Susan. D. Durant (1827-1873)

Ruth

1869
Buste en marbre blanc
Signé et daté au revers : « Susan.D. Durant. 1869 »
Titré « RUTH » sur le devant à la peinture rouge

H. 73 cm

Provenance : Château de Perthuis, par descendance

Estimate : 40.000 / 60.000 €

Hammer Price :

N° de lot : 79

Related literature :- Ss dir I. Leroy-Jay Lemaistre, Henri de Triqueti 1803-1874, Le Sculpteur des Princes, cat. exp, Orléans, musée des Beaux-Arts, Montargis, musée Girodet de Montargis, 3 octobre 2007-6 janvier 2008, Paris, Hazan, p.128 et suivantes et p.113-143 ;
-Emma Hardy, M.G. Sullivan, Ingrid Roscoe, A biographical dictionary of sculptors in Britain, 1660-1851, New Haven, Yale University Press, 2009
-Shannon Hunter Hurtado, Genteel Mavericks: professional Women sculptors in Victorian Britain, Cultural Interactions Studies in the Relationship between the Arts, vol.27, Peter lang, 2012, p.173 et suiv.;
-Anne Rivière, Dictionnaire des sculptrices, Mare & Martin, 2017, p.185;
- M.Sterckx, “Being Sculptor and Woman in Europe in the Long 19th Century: “A symbol of frontiers crossed”’, dans Linda Hinners (ed.), Nordic women sculptors at the turn of the 20th century. Formation, Visibility, Self-Creation, Stockholm Nationalmuseum, 2022, pp.12-19;
-Jonathan Marsden, “Princess and Pupil. New works by Susan Durant and Victoria, Princess Royal of Prussia”, in Perspectivia, 2023;
- Tabitha Barber and Tim Batchelor, Now You See Us: Women Artists in Britain 1520–1920, Tate, London, May 16–October 13, 2024, London: Tate Publishing, 2024, pp. 122-123.

Exposition :
– Royal Academy exhibition, 1869, sous le n°1289

Bibliographie:
The exhibition of the Royal Academy, 1869. The 101st., 1869, London, William Clowes and sons, p.60, n°1289;
-Charlotte Yeldham, Women artists in nineteenth-century France and England : their art education, exhibition opportunities and membership of exhibiting societies and academies, with an assessment of the subject matter of their work and summary biographies, A Garland Series, Oustanding Theses from the Courtault Institute of Art, New-York, Garland,1984, pp.296-297;
-Shannon Hunter Hurtado, Genteel Mavericks: professional Women sculptors in Victorian Britain, Cultural Interactions Studies in the Relationship between the Arts, vol.27, Peter lang, 2012, cette oeuvre illustrée fig.18, p.81;
– Sara Gray, British Women Artists. A Biographical Dictionary of 1000 Women Artists in the British Decorative Arts. Dark River, 2019.

Œuvres en rapport :
-Susan Durant, Harriet Beecher Strowe, plâtre, 1856, 5,8 x 34,5 x 28,5 cm, Collection Castle Howard, York, n°inv X89111;
– Susan Durant, The Faithful Shepherdess, 1863, marbre, env. 210 cm, Londres, Guildhall Art Gallery:
– Susan Durant, Baron Henry de Triqueti, 1864, marbre, signé « Susan D.Durant fec.1864 », 70x 49 x 33 cm, Montargis, musée Girodet, n°inv.3793 ;
-Henry de Triqueti, Etude pour le pilastre Ruth et Booz, 1868, pierre noire , plume, encre brune, 17,8 cm x 9,7 cm, Paris ENSBA ;
-Henry de Triqueti, Figures de Sarah et Isaac, étude pour la mosaïque d’Abraham et l’ange ramenant Isaac à Sarah après le sacrifice, dessin et calques, pour la chapelle Wosley, Paris, École des beaux-arts EBA 5095 ;
Henry de Triqueti ,Etude pour le panneau Abraham et Isaac, 1866-1867, pierre noire, crayon bleu et marron, sanguine, 40,1x 34,8 cm Paris, ENSBA.

Cet impressionnant buste en marbre conservé par les descendants de Henry de Triqueti est une œuvre majeure réalisée par la sculptrice anglaise Susan Durant.
En 2024, la Tate Modern de Londres a consacré une exposition d’envergure aux artistes femmes actives en Grande Bretagne depuis le XVIème siècle. Susan Durant en faisait partie, considérée comme l’une des figures de proue de la première génération d’artistes femmes professionnelles qui émergea sous le règne de la reine Victoria.
Née à Londres d’un père courtier en soierie qui avait fait fortune avant 1851, elle se forme à Rome et dans l’atelier de Henry de Triqueti à Paris. Grâce à une formation intellectuelle solide et une compétence technique reconnue, elle se forge une réputation dans les années 1850 qui lui donne accès à d’importantes commandes privées et lui offre la confiance de la famille royale d’Angleterre. Débutant sa carrière officielle en 1847, année où elle reçoit une médaille d’argent pour un buste en plâtre, elle expose ensuite trente-huit œuvres à la Royal Academy de Londres, soit des portraits en buste, soit des figures allégoriques ou historiques s’inscrivant dans les courants romantique et historiciste. Sa carrière prend un nouveau virage au début des années 1860 lorsqu’elle est la seule femme mandatée par la Corporation de Londres pour réaliser l’une des dix-sept statues destinées à la salle égyptienne de la Mansion House. Pour cette première commande publique, elle réalise The Faithful Shepherdess, d’après une pièce de John Fletcher (1576-1625). L’œuvre représente à travers le personnage d’une bergère à la sensualité retenue, veillant à ses troupeaux, un sujet historique et moral très à la mode dans l’Angleterre victorienne (marbre, H.env.213 cm, Londres, Guildhall Art Gallery). Par l’intermédiaire de Triqueti, elle rencontre la famille royale dont elle devient suffisamment proche pour bénéficier d’exceptions au très rigide protocole royal.  En plus de donner des cours à la princesse Louise, elle se rapproche de la princesse Vicky, reçoit des commandes directement de la Reine Victoria et devient la seconde femme sculptrice à recevoir un patronage royal. Outre le Monument du roi Léopold Ier de Belgique achevé en 1867 pour la chapelle Saint-Georges du château de Windsor (actuellement Christ Church, Esher, Surrey), le portrait de la Reine Victoria en 1871 pour Inner Temple (détruit pendant la seconde Guerre mondiale), sa plus importante réalisation fut un ensemble de douze portraits de profil de la famille royale. La sculptrice est chargée de réaliser les profils en haut-relief sur des médaillons de marbre polychrome représentant Victoria, le prince Albert et leurs enfants pour le vaste projet décoratif de la chapelle Wolsey supervisé par Triqueti. Entre 1864 et 1870, elle se rend à Windsor, Osborne, Potsdam, et Darmstadt pour faire poser les membres de la famille royale. Ces médaillons, très appréciés, ont ensuite été réduits et coulés en bronze par la fonderie Barbedienne à Paris, pour servir de cadeaux officiels.

C’est pendant cette période d’intense activité que Susan Durant réalise cet impressionnant buste de Ruth inspiré de l’Ancien Testament. Mariée à un immigrant hébreu à Moab, Ruth quitta sa terre natale après la mort de celui-ci et voyagea avec sa belle-mère, Naomi, jusqu’à Bethléem. Là, elle fut autorisée à glaner dans les champs de blé de Boaz, un riche fermier et parent de Naomi. Ruth garda, sur les conseils de Naomi, une attitude modeste parmi les ouvriers agricoles qui travaillaient à la moisson. Une nuit, pour témoigner de sa dévotion, elle alla se coucher aux pieds de Boaz qui dormait dans le champ. Profondément touché par sa vertu et sa fidélité, il finit par l’épouser. Cet imposant portrait de jeune femme vêtue d’un costume traditionnel juif, parée de grandes boucles d’oreilles et d’une agrafe en forme de gerbe de blés évoquant le glanage, transmet l’idée de modestie, d’acceptation de son sort et de loyauté.
Susan qui avait déjà réalisé des bustes de très grande qualité, comme celui de Harriet Beecher ( en 1857) ou de son professeur Henry de Triqueti (1864, Montargis, musée Girodet), présente là un magnifique exemple de la production artistique féminine de cette période. A l’instar des bas-reliefs de la Princesse Victoria (Lot n°), elle met en avant une héroïne historique chargée en pathos et exemple de vertu. Le personnage de Ruth fut également repris en littérature dans une nouvelle d’Elisabeth Gaskell et dans une version musicale créée par Otto et Jenny Lind Goldschmidt.
Ce marbre manifeste surtout, par son sujet et son style, l’influence des œuvres exécutées par son maître Henry de Triqueti pour la Chapelle Wolsey. Le sculpteur réalise en effet tout un programme valorisant les actions du Prince Consort et de la Reine Victoria à travers les personnages principaux de l’Ancien Testament. Il exécute en 1868 de nombreux dessins et études de personnages aux costumes traditionnels juifs très détaillés, notamment un dessin représentant Sarah et Isaac qui a pu directement inspirer Durant (Etude pour le panneau Abraham et Isaac, 1866-1867, pierre noire, crayon bleu et marron, sanguine, 40,1x 34,8 cm Paris, ENSBA). Triqueti conçoit aussi un pilastre narrant une scène de la vie de Ruth et de Booz (Etude pour le pilastre Ruth et Booz, 1868, pierre noire, plume, encre brune, 17,8 cm x 9,7 cm, Paris, ENSBA).
L’œuvre est exposée en 1869 à la Royal Academy où elle est très remarquée. En raison de l’engagement de l’artiste à la cause féministe, le buste de Ruth possède certainement une dimension politique en faveur des femmes. Elle fait aussi écho de manière poignante à la vie privée de Susan Durant, mère célibataire qui met au monde cette même année, Paul Henry Harvey, l’enfant illégitime de ses amours avec Henry de Triqueti.

Thursday 12 February 2026 Ader Hôtel Drouot, salle 9
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