Henry de Triqueti (1803-1874)
Muse
1856
Buste en marbre blanc
Signé « H. de. TRIQUETI » et daté « 1856 » sous l’épaule gauche
H. 53 cm, repose sur une base hexagonale en marbre blanc plaquée de marbre vert de mer H. 12 cm
Provenance : Château de Perthuis, par descendance
Estimate : 20.000 / 40.000 €
Hammer Price :
N° de lot : 78
-Ss dir I. Leroy-Jay Lemaistre, Henri de Triqueti 1803-1874, Le Sculpteur des Princes, cat. exp, Orléans, musée des Beaux-Arts, Montargis, musée Girodet de Montargis, 3 octobre 2007-6 janvier 2008, Paris, Hazan, p. 37-51 et p. 91 ;
-Shannon Hunter Hurtado, Genteel Mavericks : professional Women sculptors in Victorian Britain, Cultural Interactions Studies in the Relationship between the Arts, vol. 27, Peter lang, 2012, p. 130 ;
-Richard Dagorne et Alicia Robinson, « Henry de Triqueti, The Vase of dreams », in the Burlington magazine, n°161, november 2019, p. 924-933 ;
-Deschamps-Tan, Stéphanie, « Une ode du XIXème siècle à la poésie italienne », in Grande Galerie. Le journal du Louvre, 68, Automne, 2024, p. 30-31 ;
-Stéphanie Deschamps-Tan, « Henri de Triqueti (Conflans-sur-le-Loing 1803-Paris 1874) Vase du Monument à Dante et à Pétrarque. 1838-1839. », in La Revue des musées de France. Revue du Louvre, 2025-2, 2025, 89, p. 89, n° 109 ;
- Tabitha Barber and Tim Batchelor, Now You See Us : Women Artists in Britain 1520–1920, Tate, London, May 16–October 13, 2024, London, Tate Publishing, 2024, fig. 109, p. 123.
Bibliographie ;
– Sylvain Bellenger, « Henri de Triqueti et Angleterre », in La Sculture: Studi in onore di Andrew Ciechanowiecki, Antologia di Belle Arti, Turin, 1997, pp. 183-200, illustré sous le n°5 p. 188.
Œuvres en rapport :
-Henry de Triqueti, Laure et Pétrarque à la fontaine de Vaucluse, plume et encre brune, 25,4 x 18,5 cm, Orléans, musée des Beaux-Arts ;
-Henry de Triqueti, Laure et Pétrarque à la fontaine de Vaucluse, pierre lithographique, 20 x 30 cm, collection privée ;
–Esquisse pour le vase commandé par M. Thiers, ministre de l’Intérieur, 1837 ou 1838, plume, encre brune sur papier teinté, 14,4 x 39,3 cm, Paris, ENSBA, n°inv. 17429-11 ;
-Henry de Triqueti, Allégorie de la musique, musée de Chantilly, frontispice du manuscrit de chansons, 1861, plume, encre noire et rouge sur parchemin, 38,7 x 28,5 cm, Chantilly, musée Condé, n°inv. DE1208 ;
-Henry de Triqueti, Vittoria Colonna, Béatrice et Laure, éléments du Monument à Dante et Pétrarque, 1839, bronzes, Paris, musée du Louvre, n° inv. RF 4660 ; RF 4658 ; RF 4659 ;
-Henry de Triqueti, Vase du monument à Dante et à Pétrarque, 1836-1838, bronze, H. 85 cm, signé H. de Triqueti, inscription sur la panse : E.LA.PIV. CASTA.ERA.IVI.LA PIU. BELLA /E. HONORATE. ALTIMISSIMO. POETA et porte la marque de l’éditeur et fondeur « fderie et fque de B.zes de Ls. Richard Eck et Durand ([fonderie et fabrique de Bronzes de Louis Richard Eck et Durand]), présenté au Salon de 1838, Paris, musée du Louvre, n°inv. RFML.SC.2024.22.1.
« Tous les goûts, toutes les aptitudes de Henri de Triqueti le portaient du côté des grands maîtres de la Renaissance italienne. » (Citation de Charles Clément dans le Journal des Débats rapporté par Girardot, 1874).
Ce buste en marbre alliant subtilement beauté idéale néoclassique et naturalisme d’une grande fraîcheur constitue une véritable ode à la culture italienne qui anime et inspire profondément Henry de Triqueti tout au long de sa carrière.
Dans un article de Sylvain Bellenger, l’œuvre est intitulée « Portrait de Blanche Triqueti » (ill. 5, p. 188). L’esthétique générale la rapproche plutôt du portrait-médaillon de Florence et Alice Campbell réalisé dans les mêmes années 1856-1857 (Projet pour les bustes de Florence et Alice Campbell, 1855, plâtre patiné, Montargis, musée Girodet, Portrait médaillon de Florence and Alice Campbell, 1857, signé H. de TRIQUETI ; H. 72,5 cm, marbre sur une base en bois de rose et marbre vert antique, H. 113 cm, en attente de licence d’exportation au Royaume-Uni).
Il est plutôt tentant de voir dans cette tête couronnée de lierre, les douces boucles de cheveux lâches entourant le visage lisse et calme au regard concentré, la représentation d’une muse ou d’une allégorie de la poésie, proche d’ailleurs des figures angéliques de l’artiste. Cette représentation nous renvoie effectivement à la très belle figure assise écoutant un chœur d’anges dessiné par Triqueti sur le frontispice du manuscrit de chansons acheté par l’artiste pour le duc d’Aumale en 1861 (musée de Chantilly, n°inv. DE1208). Ce buste rappelle aussi les figures de muses médiévales, inspiratrices de Dante et de Pétrarque, à l’instar de Laure, Béatrice ou Vittoria Colonna que Triqueti représente à plusieurs reprises, notamment dans son spectaculaire vase, le Monument à Dante et à Pétrarque (musée du Louvre n°inv. RFML.SC.2024.22.1) ou encore le personnage central de l’Esquisse pour le vase commandé par M. Thiers, ministre de l’intérieur (ENSBA, n°inv. n°inv.17429-11).
Comme l’indique V. Galliot-Rateau dans son article Figures de Femmes du catalogue de 2008 : « Les muses inspiratrices du poète, et plus généralement de l’artiste, sont un thème fort de son œuvre. Symbole de beauté et de sagesse, objets d’une passion exclusive, elles guident l’artiste vers l’excellence et le poussent à se dépasser ». Tout comme les artistes préraphaélites de l’époque victorienne, Triqueti voue un intérêt et une passion pour l’œuvre de Dante, fondement d’un médiévalisme érudit et sources d’inspiration poétique et symbolique (cf. John Hancock, Beatrice, c. 1851, plâtre patiné, 183 cm, Londres, Victoria & Albert Museum, n°inv. LOAN : SCPANON.1-1991)
L’identité du modèle qui a inspiré cette tête presqu’idéale restant énigmatique, il apparait intéressant de la rapprocher d’une autre œuvre aux similitudes stylistiques et iconographiques troublantes réalisée par l’élève de Triqueti, la sculptrice anglaise Susan Durant (1827-1873).
En 1856, Susan Durant qui partage l’atelier parisien de Triqueti, exécute un magnifique portrait de la poétesse américaine, abolitionniste et militante pour le droit de vote des femmes, Margaret Beecher Stowe (plâtre original, 1856, dim. 58,8 x 34,5 x 28,5 cm, Castle Howard, Yorkshire, n°inv. X89111 ; et version en marbre, daté 1857 et signé sous l’épaule droite, H. 60 cm, Stowe-Day Foundation, Hartford, Connecticut). On y retrouve la même couronne de laurier sur une coiffure aux mèches très travaillées, et le même type de chemise à fronçures et encolure à motifs. Les deux portraits dégagent une impression de sagesse et d’intelligence reposant sur la subtile influence d’un néoclassicisme lyrique à l’anglaise, porté par John Flaxman (1755-1826).
La fille de Margaret Beecher a laissé un touchant témoignage des séances de pose de sa mère : « Je me souviens très bien d’accompagner ma mère à ses séances de pose à l’atelier. La lumière tamisée, la poussière et les éclats de marbre jonchant le sol, le cliquetis des ciseaux à bois, et Miss Durant, grande, belle et animée devant le monticule d’argile qui, jour après jour, prenait des traits de ma mère. Le baron de Triqueti allait et venait, le visage souriant et les paroles aimables, et ma douce petite mère souriait, heureuse, insouciante comme une enfant. Tout cela me revient comme un rêve – ces jours lointains, agréables et heureux… Le buste, une fois terminé, fut emporté à Londres, où je le vis et le trouvai très beau et un excellent portrait de ma mère à quarante-six ans, l’âge qu’elle avait au moment de pose ». (Annie Fields, Life and Letters od Harrier Beecher Stowe ed. Boston and New York: Houghton, Mifflin and Co., 1898. Internet Archive. Contributed by Lincoln Financial Foundation Collection. Web. 22 May 2016).
Notre buste transmet cette même ambiance poétique et apaisante de l’atelier et sa signification semble s’éclairer à la lumière de cette comparaison avec le portrait de Harriet Beecher : il révèle l’influence et l’admiration mutuelles des deux artistes, Henry de Triqueti et Susan Durant, comme plus tard Auguste Rodin et Camille Claudel. On aimerait imaginer que Susan Durant elle-même soit la belle inspiratrice de ce portrait, avant de devenir l’amante de Triqueti et de lui donner un fils en 1869.

