Henry de Triqueti (1803-1874)
La Miséricorde divine accueillant le Repentir
Groupe en ivoire
Signé « H de TRIQUETI » sur le côté gauche du trône ;
Porte l’inscription latine sur le côté droit : « QUE MANSIT. TANTUM.MISERA./CUM/MISERICORDIA »
Ivoire Elephantidae spp
Dim. 31,5 x 13 x 18 cm ; Poids brut: 5488 gr
Provenance : Henry de Triqueti, par descendance directe
Estimate : 50.000 / 80.000 €
Hammer Price :
N° de lot : 13
-A. T. De Girardot, « Catalogue de l’œuvre du Baron de Triqueti », précédé d’une notice sur ce sculpteur », tiré à part (Orléans 1874, Imprimerie de Puget), reprenant le texte de l’article paru dans les Mémoires de la Société d’agriculture, sciences, belles-lettres et arts d’Orléans, seconde série des mémoires, t.XVI, n°3, 1874, 3e trimestre (séances des 1er mai et 17 juillet 1874), pp.129-161;
-A. T. De Girardot, « Supplément au catalogue de l’œuvre du Baron de Triqueti » tiré à part reprenant le texte de l’article paru dans les Mémoires de la Société d’agriculture, sciences, belles-lettres et arts d’Orléans, seconde série des mémoires, t.XVIII, n°3, 1876, 3e trimestre (séances du 16 juin 1876), pp.254-272 ;
- L. Benoist, La sculpture romantique, A travers l’art français. Collection publiée sous la direction de Georges Huisman, La renaissance du livre, Paris, Gallimard, 1994 ;
-S. Bellenger's, « Henri de Triqueti et Angleterre », in La Sculture: Studi in onore di Andrew Ciechanowiecki, Antologia di Belle Arti, Turin, 1997, pp. 183-200,no. 18 p.19 ;
- Richard Dagorne et Alicia Robinson, « Henry de Triqueti, The Vase of dreams », in the Burlington magazine, n°161, novembre 2019, p.924-933.
Bibliographie :
- I. Leroy-Jay Lemaistre, « La renaissance de l’ivoire », Un Age d’or des arts décoratifs 1814-1848, Paris, Réunion des musées nationaux, 1991, pp. 423-425 ; notre œuvre illustrée fig.7 p.425 ;
-Richard Dagorne, « Henry de Triqueti (1803 - 1874) : "La Miséricorde divine accueillant le repentir" », in L’Objet d’Art, n° 429, 2007, pp. 19-20 ;
-Ss dir I. Leroy-Jay Lemaistre, Henri de Triqueti 1803-1874, Le Sculpteur des Princes, cat. exp, Orléans, musée des Beaux-Arts, Montargis, musée Girodet de Montargis, 3 octobre 2007-6 janvier 2008, Paris, Hazan, p.33, p.35, p.51, p.67, cette œuvre reproduite sous l’illustration 79, p.68, p.93.
-R. Reynaud, Les dessins de végétaux d’Henry de Triqueti (1803-1874) préparatoires au décor intérieur de l’Albert Memorial Chapel au château de Windsor, mémoire de recherche de 2e année, 2e cycle de l’École du Louvre, sous dir. E. Brugerolles, octobre 2020, p.21.
Œuvres en rapport :
-Henry de Triqueti, La Miséricorde divine accueillant le Repentir, 1836, plume, encre brune, signé, daté et localisé, 17,6 x 14 cm, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, n°inv. PC17429 ;
-Henry de Triqueti, La Miséricorde divine accueillant le Repentir, 1864, plâtre, 35 x 16,5 x 20 cm, Montargis, musée Girodet, n°inv. 874-266 ;
-Henry de Triqueti, Dessin préparatoire pour l’Allégorie de la Grâce divine, 1849, encre noire et rehauts de blanc, 48,3 x 37,6 cm, Chantilly, musée Condé, n°inv. DE 1210 ;
-Henry de Triqueti, Esquisse pour Sapho et Cupidon, 1848, terre cuite, 53 x 12 x 16 cm, Orléans, musée des beaux-arts, n°inv. 1857 ;
-Henry de Triqueti, Sapho et Cupidon, c.1851, ivoire, 64.4 x 17.6 x 17.5 cm, Royal Collection Trust, n°inv. RCIN 41779 ;
-Henry de Triqueti, La mort de Cléopâtre, 1851, terre cuite, au recto sur la face signé et daté: H. de Triqueti 1851, 34 x 39 x 16 cm, Orléans, musée des beaux-arts, n°inv.1855 ;
-Henry de Triqueti, La mort de Cléopâtre, 1859, ivoire et bronze sur un socle en marbre et ébène, avec des traces de polychromie et de dorure, signé et daté sur la tiare « H * DE * TRIQUETI * 1859″, 38 x 51x 24,5 cm, Londres, Victoria and Albert museum, n°inv. A.1-2022.
L’œuvre a obtenu son certificat CIC portant le numéro FR2504501478-K, délivré le 19 novembre 2025 qui sera remis à l’acquéreur.
Ce groupe sculpté en ivoire représentant La Miséricorde divine accueillant le Repentir est indiscutablement, tant par sa dimension que par sa qualité, une des œuvres majeures de Henry de Triqueti et l’un des chefs-d’œuvre de l’art de l’ivoire en France au XIXème siècle.
La sculpture synthétise à elle seule tout l’Art de l’artiste favori des familles princières d’Orléans et de Windsor. A travers la figuration d’une vertu chrétienne, l’œuvre témoigne de l’influence encore prégnante du néo-classicisme et de l’engouement de l’artiste pour les décors Renaissants. Le choix du sujet et son sens dramatique s’inscrivent dans la mouvance romantique dont Triqueti est l’un des plus célèbres représentants, tout en répondant à son profond sentiment religieux. Enfin, le choix d’un matériau comme l’ivoire témoigne de l’ouverture d’esprit de Triqueti, de sa créativité protéiforme et éclectique, ainsi que de son intérêt constant pour les techniques traditionnelles ou innovantes.
Les deux figures taillées dans deux blocs d’ivoire distincts qui s’enchevêtrent et s’insèrent au niveau des coudes et des avant-bras forcent l’admiration par leur qualité d’exécution et leur charge émotionnelle. Une femme à la longue chevelure, dénudée et agenouillée, s’agrippe au cou d’une autre femme maternelle et majestueuse, richement vêtue à l’antique et assise sur un trône aux attributs impériaux d’un luxe inouï. Une phrase latine inscrite sur le côté gauche du trône illustre cet épisode : QUE MANSIT.TANTUM.MISERA./CUM/MISERICORDIA tient lieu de titre et d’explication du sujet.
L’œuvre peut incontestablement être considérée comme un objet de dévotion, à l’instar des petites œuvres médiévales en ivoire – statuettes de Vierge à l’Enfant, diptyques ou retables portatifs.
L’artiste se distingue toutefois de cette production en faisant preuve d’une innovation visuelle spectaculaire : le groupe présente deux séquences narratives parallèles sur chacun des côtés. Sur le côté gauche, on observe Marie-Madeleine le flanc complètement dénudé. Image symbolique d’Eve « la fautive », elle implore à genoux l’absolution de ses péchés auprès de la femme impérieuse qu’elle agrippe, pleine d’espoir. Cette dernière a déjà tendrement glissé sa main gauche dans la chevelure sensuelle de la repentante. La connexion visuelle entre les deux femmes est d’une intensité hors norme, passionnée. Dans le regard de Marie-Madeleine se lit la supplication, dans celui de la Miséricorde, l’amour et le pardon. Le côté droit de l’œuvre affiche le moment si émouvant du pardon. La Miséricorde enlace d’un geste maternel et semble protéger Marie-Madeleine dans son giron, tout en couvrant pudiquement sa nudité de son manteau aux nombreux plis. De son pied droit elle écrase en signe de victoire le crâne de Vanité, attribut traditionnel de la sainte, symbole de la fragilité de la chair invitant au repentir.
Si la genèse de l’œuvre est bien circonscrite, la date de son exécution reste quant à elle incertaine. Sujette à différentes fluctuations, elle ne fait pas l’unanimité des spécialistes. Dans son article « La renaissance de l’ivoire » de 1991, la spécialiste des arts décoratifs du XIXème siècle Isabelle Leroy-Jay Lemaistre avançait l’hypothèse d’une date précoce de création, juste après l’exécution de la première esquisse réalisée à Pise en 1836. Le spécialiste de l’artiste Richard Dagorne avance prudemment en 2007 qu’une note manuscrite conservée chez les héritiers la daterait de 1869. Dans le catalogue de l’exposition dédiée à l’artiste qui s’est tenue en 2008, Isabelle Leroy-Jay Lemaistre soutient aussi cette date. L’habitude de l’artiste de reprendre régulièrement des modèles et des sujets qu’il aime tout au long de sa carrière ne facilite pas une datation certaine.
Lors d’un séjour d’étude en Italie en 1836-37, Triqueti exécute, alors qu’il visite Pise en septembre 1836, un dessin figeant l’idée générale du sujet qu’il titre déjà « MISERICORDIA » (Misericordia, 1836, plume, encre brune, signé, daté et localisé : 26 9bre 1836 Pisa H. de Triqueti, 17,6 x 14 cm, Paris, ENSBA PC.17429-9).
Ce premier dessin manifeste l’intérêt de l’artiste dès les années 1830-1840 pour sainte Marie Madeleine, figure majeure du Christianisme. Il participe au chantier de l’église de la Madeleine entre 1834 et 1840 et doit initialement composer huit panneaux de la vie de la sainte pour les portes principales (remplacés finalement par des scènes de l’Ancien Testament). En 1840, Triqueti exécute une statue en marbre de la Madeleine repentante, commande privée pour le comte d’Espagnac aujourd’hui conservée à la Galerie Estensi à Modène (1840, marbre, 112×63,5×74 cm, Galerie Estensi, inv. R.C.G.E. n. 4249). Dans le marbre comme dans l’ivoire, la sainte seulement vêtue d’une cascade de cheveux se distingue par une même délicatesse du modelé et une grande sensualité de ses formes. Son regard extatique invite à l’exaltation de l’âme, le geste de la couronne du Christ sur le cœur est l’expression d’un ardent repentir, l’émotion est palpable, véritable leitmotiv pour l’artiste.
La profusion décorative du siège d’apparat aux pieds léonins, aux montants ornés d’aigles aux ailes déployées, les faces et le dos ornés d’une tête de lion et d’un monstre marin, de personnages inscrits dans des feuilles d’acanthes atteste de l’attrait de Triqueti pour les arts décoratifs. Il cite ici les maitres de la Renaissance italienne, notamment Andrea Riccio. Ce riche décor rappelle que l’artiste s’est fait un nom dans la conception des grandes commandes princières d’art décoratif des années 1830. Il est l’auteur d’une grande quantité de modèles pour des candélabres, des bijoux ou des armes. Ces motifs renaissants se retrouvent dans le Projet pour le piédestal en marbre et bronze du vase du Duc d’Orléans (1839, crayon noir, plume, encre brune, 22,2 x 1,18 cm, ENSBA). Ces motifs reprennent surtout ceux du décor du trône d’apparat en bronze sur lequel git sa sublime Cléopâtre en ivoire, chef-d’œuvre réalisé en 1859 (ivoire et bronze sur un socle en marbre et ébène, avec des traces de polychromie et de dorure, signé et daté sur la tiare « H * DE *TRIQUETI * 1859″, 38 x 51x 24,5 cm, Londres, Victoria and Albert Museum, n°inv. A.1-2022).
L’artiste présente relativement tôt un intérêt pour les œuvres en ivoire, certainement en raison de leur importance à l’époque médiévale et de leur dimension religieuse. En 1831 le jeune artiste est chargé de restaurer le remarquable retable dit « de Poissy » en os, ivoire et marqueterie réalisé par l’atelier italien des Embriachi vers 1397 (Paris, musée du Louvre, n°inv. MR379). Il a, à l’époque, beaucoup de mal à trouver un praticien spécialiste de ce matériau pour l’accompagner dans cette restauration. Il réalise un premier voyage à Dieppe en 1832 pour engager quelqu’un, en vain. C’est à la suite d’un second séjour en 1847 dans la ville portuaire spécialisée depuis le XVIème siècle dans la fabrication d’objets en ivoire, qu’il s’engage dans la production de petits objets décoratifs ou de statuettes charmantes à sujets mythologiques et allégoriques.
Son intérêt soudain pour ce matériau et cette technique s’inscrit dans un courant plus général d’intérêt pour l’ivoire. Comme l’a démontré Isabelle Leroy-Jay Lemaistre dans l’article déjà cité, l’installation de la duchesse de Berry à Dieppe dans les années 1820 et le développement du tourisme balnéaire sur la côte normande dans les années 1830 ont relancé l’activité traditionnelle des ateliers d’ivoiriers de la ville. La Municipalité lance la mode d’offrir à ses prestigieux hôtes des objets de belle facture en ivoire. Les manufactures parisiennes, telles Christofle ou Froment-Meurice, s’y intéressent à leurs tours et s’engagent notamment dans la production d’orfèvreries chryséléphantines. Des sculpteurs qui concevaient déjà des modèles pour l’industrie du bronze d’art ou de l’orfèvrerie s’adaptent à la demande de nouveaux collectionneurs. Dans le même temps l’art médiéval remis au goût du jour met à l’honneur de magnifiques pièces gothiques dans ce matériau.
Un certain nombre de sculpteurs de la mouvance romantique se jettent dans l’aventure, tels Pradier qui expose sa magnifique Léda et le cygne à l’exposition de 1851 (ivoire, argent turquoise, bronze, marbre gris, 1851, musée d’art et d’histoire de la ville de Genève, n°inv. 1986-0128) ou Feuchère en collaboration avec Soitoux et Froment-Meurice (cf. La toilette de Vénus, groupe en ivoire, argent patiné, bronze, orné de pierres précieuses, base en marbre rouge brûlé, signé et daté sur la base Froment-Meurice, 1851, 100×39,5 cm, œuvre illustrée dans : Henri Bouilhet, L’Orfèvrerie française aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, H. Laurens, t. 2, p. 277).
Le travail de l’ivoire prend une place croissante au cours de la monarchie de Juillet. Triqueti trouve ensuite un débouché lucratif en Grande-Bretagne auprès de la clientèle anglaise et des familles françaises exilées après la révolution de 1848.
Girardot, ami biographe et auteur d’un premier catalogue des œuvres de l’artiste en 1874, date les premières œuvres en ivoire de l’année 1847.
Il s’agit d’un miroir réalisé à l’occasion du mariage de la duchesse de Montpensier et d’un groupe figurant Daphné transformée en laurier. Il semblerait toutefois que l’artiste ait réalisé dès 1845 un faune en ivoire malheureusement non localisé, mais connu par une photographie conservée dans la famille de l’artiste. Le modèle en plâtre pourrait être celui conservé au musée des beaux-arts d’Orléans sous le titre Faune assis sur une outre, jouant des cymbales (1845, statuette en plâtre, 48 x 16 x 18,5 cm, n°inv 1859).
Pour l’année 1848, Girardot répertorie deux nouveaux groupes en ivoire, Bacchante et enfants (non localisé) et Sapho et l’Amour qui a rejoint la collection royale d’Angleterre, offert par la Reine Victoria comme cadeau de Noël à son époux le prince Albert en 1852 (Sapho et Cupidon, ivoire, signé H de TRIQUETI, 64.4 x 17.6 x 17.5 cm, Royal Collection Trust, n°inv. RCIN 41779). Le modèle préparatoire en terre cuite réalisé en 1848 est également connu et conservé au musée des beaux-arts d’Orléans (Esquisse pour Sapho et Cupidon, 1848, terre cuite, 53 x 12 x 16 cm, n°inv. 1857).
Pour l’année 1850, on apprend que Triqueti réalise « divers bois et ivoires » , ainsi qu’une version en ivoire des Vendangeurs sans plus d’informations.
Après une courte période pendant laquelle il exécute majoritairement des portraits en marbre à la mode du Quattrocento ( cf. Portrait de Blanche de Triqueti , lot n° ?), il revient à l’ivoire en 1857 en exécutant son important Vase des Songes. Présenté à l’Exposition Universelle de Londres de 1862, cette œuvre alliant ivoire et bronze est acquise par le Victoria and Albert Museum avant d’être hélas revendue dans les années 1970 (et non localisée depuis).
Pour l’année 1859, Triqueti conçoit encore trois ivoires : l’un de ses chefs-d’œuvre, la Cléopâtre mourant, un Faune, et une Jeune fille et l’Amour dont le modèle préparatoire pourrait être le plâtre patiné conservé au musée des beaux-arts d’Orléans (29 x 7 x 4,5 cm, n°inv 1885). Cette Cléopâtre dont le modèle en terre cuite daté de 1851 est aussi conservé à Orléans, pourrait être l’une des deux statuettes en ivoire que Triqueti envoya à Windsor en juin 1859 dans l’espoir (non exaucé) que la reine les achète.
Pour l’année 1863, Girardot note enfin, comme dernière œuvre attestée, un Icare, dont l’esquisse en terre cuite, titrée aussi le Prisonnier est conservée au musée des beaux-arts d’Orléans (signé « H de T » et daté de 1862, 35 x 19 x 11,5 cm, n°inv. 1856).
A ce premier corpus publié en 1874 par Girardot, il faut encore ajouter trois œuvres non référencées à l’époque : un groupe représentant Daphnis et Chloé (ivoire et bois, signé, situé et daté H.T. PAU. 1849, 18 x 14, 5 cm, collection particulière, présentée sous le n°47 et la figure 105 du catalogue de l’exposition de 2008) et une Bacchante nue (20,1 x 5,5 x 5,6 cm, Hôtel Cabu, Orléans, musée d’histoire et d’archéologie, n°inv. 6254), toutes deux de 1849, et enfin, notre groupe La Miséricorde divine accueillant le Repentir, non daté.
La création des œuvres en ivoire par Triqueti s’étend donc de 1845 à 1869 d’après les différentes sources. En 1867 un sculpteur sur ivoire de talent installé à Paris, Jean Pascal François Norest (1822-1870) signale qu’il termine un groupe commandé par M. de Triqueti (cité p.51 du catalogue de l’exposition de 2008).
Dans ce vaste délai d’une vingtaine d’années, deux périodes d’activité sont constatées : le premier vers les années 1847-1851 (huit œuvres répertoriées), le second vers 1859-1863 (cinq œuvres répertoriées).
Ce temps d’arrêt entre ces deux phases de production trouve sans doute son explication dans une lettre du 29 décembre 1852 où Triqueti confiait à Franz Xaver Winterhalter qu’il trouvait l’ivoire peu rentable car « à mi-chemin, on constate que l’intérieur est pourri, ce qui oblige à recommencer ». Toutefois l’acquisition par la Reine Victoria du spectaculaire groupe de Sapho et Amour devait l’encourager à se remettre à l’ouvrage et de nouvelles commandes ont pu en découler donnant naissance aux œuvres principales de l’artiste dans ce média.
La création du Vase des Songes et de Cléopâtre dans les années 1859/1860 est louée par la critique. Un article publié par Austen Henry Layard dans une revue anglaise en 1860, Art in ivory présente Triqueti comme le grand rénovateur de l’art de l’ivoire :« Messieurs Colnaghi ont désormais sous leur garde une collection de sculptures en ivoire d’un sculpteur français raffiné et réfléchi, déjà célèbre pour ses œuvres en marbre, le baron Henri de Triqueti. L’ivoire a trop longtemps été négligé comme matériau de prédilection pour la production d’œuvres d’art de la plus haute qualité. Cet artiste accompli s’est attaché à redonner à ce matériau si précieux et si beau le rang qu’il occupait à l’apogée de la Grèce antique. Les plus grands sculpteurs l’utilisaient, comme nous le savons, pour leurs chefs-d’œuvre… Aucun nom notable n’a été associé, depuis un siècle, à une œuvre importante réalisée dans ce matériau. M. de Triqueti est le premier à s’en être emparé pour produire une œuvre d’art originale et d’une grande maîtrise. »
L’ensemble de ses œuvres à succès suit une typologie pour cabinet d’amateur très prisée dès la fin du XVIIIème siècle : il s’agit de statuettes ou groupes de petit format figurant de charmants sujets allégoriques.
A la marge de ce corpus, notre groupe La Miséricorde divine accueillant le Repentir se distingue par un sujet allégorique chrétien, atypique, novateur et savant.
Alors qu’un grand nombre d’œuvres en ivoire de Triqueti sont encore aujourd’hui non localisées, la majorité de ses modèles originaux en terre cuite ou en plâtre a été retrouvée.
Un groupe en plâtre de La Miséricorde divine accueillant le Repentir est d’ailleurs conservé au musée de Montargis (dim. 35 x 16,5 x 20 cm, Montargis, musée Girodet, n°inv. 874-266). Malgré la présence de cette œuvre datée sur une photo ‘’mars 1864’’, un doute demeure. Isabelle Leroy-Jay dans le catalogue de l’exposition de 2008 (p.35) indique…: « Quand il met au point un motif qui l’émeut, Triqueti le réutilise tout au long de sa carrière, parfois à des décennies de distance : c’est le cas de la Miséricorde divine dont il étude le schéma en 1836 , qu’il exécute en esquisse, puis fait tailler en ivoire en 1869 , non sans avoir moulé le modèle en mars 1864 (Triqueti évoque t’il ici le plâtre du musée Girodet ?) ».
Si le dessin est bien daté de 1836, la date d’un premier modelage d’une esquisse en terre pourrait être envisagée plus tôt que ce plâtre daté de 1864, tant les choix stylistique et iconographique se rapprochent d’œuvres réalisées au tournant de la décennie 1850. La représentation du personnage de la Miséricorde est très similaire à la figure de la Grâce divine du dessin préparatoire au bronze réalisé pour Lady Byron en 1849 (Dessin préparatoire pour l’Allégorie de la Grace divine, bas-relief exécuté en bronze pour Lady Byron, 1849, encre noire et rehauts de blanc, dim. 48,3 x 37,6 cm, Chantilly musée Condé, n°inv. DE 1210). La composition générale, le traitement des drapés en plis serrés et mouvementés, l’expression exacerbée des sentiments rappellent surtout le projet en terre cuite pour le monument dédié à l’archevêque de Paris, Monseigneur Affre, réalisé en 1848 (Le Christ consolateur recevant dans ses bras Mgr Affre, terre cuite, dim. 53 x 41 x 37 cm, Montargis, Musée Girodet). Comme ces deux sujets d’inspiration chrétienne, notre groupe témoigne de la profonde foi de l’artiste. Le tournant des années 1850 est particulièrement crucial dans la vie spirituelle de Triqueti.
Après avoir été lourdement blessé au moment des journées de révolte de juin 1848, il se convertit au protestantisme évangélique lors sa convalescence dans le Béarn en 1849. L’iconographie de cette œuvre fait sensiblement écho à cette soif de spiritualité, en figurant l’un des préceptes chrétiens chers à l’artiste : l’amour inconditionnel divin. Dans ce contexte de dévotion intense, l’œuvre est peut-être donc à décorréler de la production commerciale de l’artiste. Il pourrait s’agir d’une œuvre de dévotion intime.
Véritable chef-d’œuvre à la haute technicité et à la dimension spirituelle, La Miséricorde illustre parfaitement la conclusion d’Austen Henry Layard dans son article précédemment cité, Art in ivory en 1860: « Ce ne sont pas seulement la maîtrise technique, les difficultés surmontées et la nouveauté de cette tentative de restauration d’un art presque oublié, mais aussi l’imagination poétique, le sens raffiné et gracieux qui imprègne chaque détail, qui font de ces ivoires l’œuvre d’un artiste véritablement doué. »

