Un « roi du bronze » oublié

Gazette Drouot n° 24
Vendredi 19 juin 2026

Le sculpteur ornemaniste Frédéric-Eugène Piat, star des Expositions universelles, était surnommé de son vivant le « roi du bronze ». Deux de ses œuvres majeures réapparaissent, somptueuses illustrations de son débordant talent et des fastes de l’industrie du luxe au XIXe siècle. PAR JEANNE FATON.

Rien ne destinait Frédéric-Eugène Piat (1827-1903) à devenir l’un des ornemanistes les plus influents de son temps. Né à Montfey dans l’Aube, dans une famille modeste qui déménage ensuite à Paris, il commence très jeune à travailler dans l’atelier de menuiserie de son père. C’est son beau-frère, le sculpteur ornemaniste Louis Étienne Froment, qui remarque ses dons exceptionnels de dessinateur et convainc sa famille d’une nouvelle orientation. Mais sans moyen financier, Eugène doit apprendre sur le tas. Dans l’atelier d’ornemanistes travaillant avec des fabricants de bronzes d’ameublement, il se familiarise avec les styles historiques et est immédiatement confronté aux besoins industriels des grandes maisons d’édition. Chez le sculpteur-modeleur Étienne Gossin, directeur d’une manufacture de terre cuite, il fait ensuite l’expérience du modelage en ronde bosse. En 1845, à 18 ans seulement, le voilà installé à son compte, sous de prometteurs auspices : brillant, il s’est déjà fait remarquer d’une industrie du luxe en plein essor, dont il connaît, par sa formation non académique, tous les rouages. Et dans ce Paris du milieu du XIXe siècle, qui sera bientôt celui du second Empire, la bourgeoisie triomphante n’aspire qu’à une opulence toujours plus ostentatoire, tandis que les Expositions universelles qui succèdent à partir de 1851 à celles des produits de l’industrie française vont offrir une vitrine inégalée à son talent prodige.

Minerve, déesse néogrecque

Les deux œuvres proposées par Orne enchères témoignent, à deux moments différents, de l’extraordinaire carrière de Piat. La première, estimée 8 000/10 000 €, est une imposante statue de Minerve. En bronze à double patine dorée et argentée, rehaussée de peinture à froid rouge et noire, elle était l’élément central d’une cheminée inspirée d’un autel antique et présentée pour la première fois à l’Exposition universelle de Londres en 1862. Dès son installation, Piat s’était tourné vers une production à la croisée de la sculpture et de l’ameublement, fournissant des modèles recherchés de pendules, garnitures de cheminée et luminaires variés. Après une mention honorable à l’Exposition universelle de Paris en 1855, il entame au début des années 1860 une collaboration décisive avec Louis Léon Marchand (1827-1877), bronzier d’art parisien. Moins connu et plus modeste que son contemporain le géant Barbedienne, Marchand était néanmoins très estimé d’une clientèle prestigieuse de connaisseurs raffinés, qui appréciaient la haute qualité de son travail. La cheminée de 1862, dont Piat a dessiné le modèle, illustre le goût néogrec alors à son acmé. Ovationnée par la critique, elle sera montrée aux Expositions universelles de Paris en 1867, puis de Philadelphie en 1876. Elle aurait été ensuite engloutie dans le naufrage du navire qui la transportait. Cette Minerve miraculeusement « sauvée des eaux », si naufrage il y a bien eu, en serait donc le seul élément subsistant, avec la plaque de cheminée conservée au musée des Arts décoratifs de Troyes, fondé par Piat à la fin de sa vie. Vincent Lorion, responsable de la documentation des musées et bibliothèque de la cité champenoise, est aujourd’hui le spécialiste de l’artiste.

Le faune d’une revanche ?

En 1873, Marchand et Piat présentent à l’Exposition universelle de Vienne un monumental pouf-fontaine-jardinière (aujourd’hui au casino d’Aix-les-Bains) et une impressionnante pendule-gaine de 2,90 m de haut, « Faune et enfants » – la seconde œuvre proposée en vente, estimée 50 000/60 000 €. La collaboration entre Marchand et Piat bat alors son plein. Mais le contexte est bien différent. La défaite de Sedan a entraîné, trois ans plus tôt, la chute du second Empire, et l’Allemagne a célébré sa réunification sous l’autorité de la Prusse victorieuse. Dans cet équilibre nouveau, chaque nation cherche à affirmer sa puissance. L’enjeu viennois est d’autant plus important pour la France, qui, humiliée militairement, veut redresser la tête en affichant haut et fort sa supériorité artistique, saluée à nouveau par les observateurs étrangers. Marchand remporte un Premier prix avec le pouf, et Piat est élevé au rang de chevalier de la Légion d’honneur par le président de la IIIe République, Adolphe Thiers, en récompense des nombreux et fertiles modèles dont il a abreuvé l’industrie française. Le goût a changé aussi. La Minerve de 1862, empreinte d’une austère esthétique archéologique, laisse la place à un étourdissant faune en bronze argenté jaillissant d’une gaine en marbre rouge griotte à pieds de bouc et ceint de guirlandes de feuillages, où une flûte de Pan et une paire de crotales (cymbales antiques) tiennent lieu de pudiques feuilles de vignes. Sur ses épaules deux petits faunes joufflus brandissent une pendule-vase, de style Louis XVI, indiquant l’heure dans une bande annulaire. L’historicisme, interprété ici avec une exubérance et une virtuosité sans pareilles, connaît son chant du cygne : bientôt d’autres courants stylistiques, moins éclectiques, apparaîtront en cette fin du XIXe siècle. Piat poursuit sa carrière hors-norme en collaborant avec les plus grandes maisons d’édi- tions ; à l’Exposition universelle de Paris en 1889, un Grand Prix vient célébrer l’ensemble de son œuvre, le plus prestigieux hommage jamais accordé à un artiste des arts industriels. Eut-il vécu au début du XXIe siècle, Frédéric-Eugène Piat aurait certainement été un directeur artistique en vogue et fait la une des journaux de déco. La réapparition de sa Minerve et de son Faune vient donner un heureux coup de projecteur sur ce « roi du bronze », aujourd’hui injustement retombé dans l’ombre des grandes maisons d’édition dont il a fait le renom, mais qui mérite pourtant bien une médaille d’or.

A SAVOIR

Samedi 4 juillet, Alençon. Orne Enchères OVV. Cabinet Lacroix – Jeannest.

Frédéric-Eugène Piat (1827-1903) et Louis Léon Marchand (1831-1899), pendule « Faune et enfants », vers 1870, pendule-gaine en bronze argenté et marbre rouge griotte, étiquette ancienne sur le devant de la gaine avec le numéro « 260 », h. 290 cm. Estimation : 50 000/60 000 €

Frédéric-Eugène Piat et Louis Léon Marchand, Minerve, 1862, statue en bronze à double patine dorée et argentée, rehauts de peintures à froid rouge et noire, élément central de la cheminée néogrecque présentée à l’Exposition universelle de Londres de 1862, h. 115 cm avec la lance. Estimation : 8 000/10 000 €

20 juin 2026