Un Paulhan peut en cacher un autre…

Gazette Drouot n°14
Vendredi 10 avril 2026

À l’occasion d’une nouvelle vente de la succession Paulhan se révèlent les liens entre le critique d’art et son entourage, notamment avec son père, philosophe, Frédéric. PAR HENRI GUETTE

Figure de l’édition française, secrétaire puis rédacteur en chef et gérant de La Nouvelle Revue française, Jean Paulhan est surtout un grand nom de la critique. Du monde des let- tres au monde de l’art, il affirme retrouver les mêmes enjeux et ainsi voir chez Braque la résolution plastique à la question poétique du langage moderne qu’il se formule d’un point de vue théorique dans Les Fleurs de Tarbes (Gallimard, 1936). Ce livre plus que tout autre permet, selon André Berne-Joffroy – qui coorganise en 1974 l’exposition « Jean Paulhan à travers ses peintres » aux Galeries nationales du Grand Palais –, de comprendre le rapport du critique aux artistes. Le manuscrit de ce livre n’a-t-il pas été donné à Jean Fautrier ? Le conservateur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris à l’époque propose d’en faire une clé de lecture en l’exposant parmi de nombreuses œuvres de la collection Paulhan, dont certaines passent aujourd’hui en vente. L’écrivain n’a-t-il pas lui-même, au travers de ses essais consacrés à Georges Braque, Jean Dubuffet ou Fautrier – qu’il comparait à Rimbaud –, chéri les corres- pondances ? Plusieurs ventes depuis son décès en 1968 ont participé à disperser sa collection, mais les quelques œuvres présentées aujourd’hui chez Audap & Associés – qui nous sont parvenues par descendance successive de Germaine Paulhan, seconde épouse de l’homme de lettres – nous éclairent d’une façon plus affective. Ainsi l’huile sur toile Au jardin de Marie Laurencin (6 000/8 000 €) semble sceller très vite une amitié.

« Comme une pure grâce »

Dans cette œuvre de jeunesse se trouvent déjà les thèmes de prédilection de l’artiste tout juste sortie, en 1905, de l’école de Sèvres et de l’académie Humbert. Élève d’Eugène Carrière, condisciple de Braque – qu’elle lui présentera en 1935 –, Laurencin inspire ces quelques mots à l’écrivain : « Marie n’était guère faite pour un temps où les tableaux sont devenus des réflexions, et des vues, plu- tôt que des visions. Elle nous a été donnée tout de même. Comme une pure grâce. » Aussi fidèle que rosse, l’artiste illustre Aytré qui perd l’habitude de l’auteur, en 1943, et surtout fait son portrait ainsi que celui de Germaine en 1946. Ce dernier, passé en vente en 2020 chez Ader, a réalisé 14 080 €.

Plus intime sans doute, le Souvenir de Beauvais (46 x 55 cm – 300/500 €) d’Albert Uriet renvoie à un épisode très précis et partagé dans la vie du peintre et du critique. Si le paysage bucolique de cette huile sur toile ne semble pas particulièrement signifiant au premier abord, il renvoie à la période 1915-1916 où les deux amis se rencontrent. Mobilisés, ils sont chargés de la surveillance aérienne dans la campagne picarde. Tous deux tombent amoureux : Albert Uriet de Germaine Huet et Jean Paulhan de Germaine Pascal, la fille de sa logeuse. Les deux couples perdureront, même si à l’époque Paulhan est encore marié à sa première femme, Sala Prusak, dont il a deux enfants. Le calme de cette toile évoque des moments particulièrement précieux et heureux pour les deux camarades, alors en pleine tourmente guerrière. Paulhan fera ensuite appel à lui, à peine sorti des Arts décoratifs de la rue d’Ulm, pour illustrer la première édition du Guerrier appliqué paru en 1917 aux éditions Sansot. Ces mémoires de soldat et récit de l’expérience de la guerre seront à nouveau édités en 1930, cette fois avec une illustration de Jean-Émile Laboureur, que nous retrouvons aussi dans la vente au travers d’une estampe au burin. Mobilisé également en 1914-1918, l’artiste a proposé plusieurs gra- vures sur la guerre, jouant des lignes et des ombres pour accentuer la claustrophobie des tranchées. Marqué par le cubisme, il frac- tionne ses compositions de manière à les rendre chaotiques, sinon vivantes, comme ce Souper des dockers (12,7 x 13,2 cm – 100/ 200 €) de 1919-1920, chaleureusement dédi- cacé à Paulhan par « son attentif / et admiratif lecteur ».

Le paysage semble revenir fréquemment dans la collection de Jean Paulhan et, si l’on ne s’étonne pas de voir une aquarelle signée et datée 1901 de Georges Rouault (1871- 1958), d’autres noms étonnent davantage. Rouault, avec Braque et Picasso, fait partie pour Paulhan des géants de la peinture moderne, un de ceux qui lui font dire : « La beauté moderne est métaphysique. » Dans ce petit format (10,6 x 21,8 cm – 2 500/3 500 €), la touche est bien affirmée, encore que les rehauts de noirs et le travail contrasté des cou- leurs qui feront sa signature ne sont pas encore développés. C’est un jeune artiste, tout juste nommé conservateur du musée Gustave-Moreau après la disparition de son maître, qui se cherche dans une période difficile où il se rend fréquemment à l’abbaye de Ligugé… Bien loin des fauves avec qui il se fera connaître en 1905. Émile Compard, plus jeune (1900-1977), et Henri-Edmond Cross, d’une génération en arrière (1856-1910), illustrent de plus grands écarts et une conscience de l’histoire de l’art qui n’est pas que généra- tionnelle. Jean Paulhan lit en effet d’autres critiques et en premier lieu Félix Fénéon, son aîné, dont il préface et réédite les critiques, notamment des postimpressionnistes dont Cross fait partie. L’étude à l’huile sur panneau pour la plage la Vignasse (14 x 23 cm – 4 000/6 000 €) est ainsi un bon indicateur de la curiosité de Paulhan.

Une formation continue

Le paysage d’Auguste Pointelin (37 x 52 cm – 1 500/2 000 €) est à cet égard tout aussi révélateur dans la mesure où il a probablement été légué à Jean Paulhan par son père, le philosophe Frédéric Paulhan, auteur d’une Esthétique du paysage et ami de Pointelin. Frédéric Paulhan, par ailleurs peintre ama- teur, apprécie beaucoup le travail de cet héritier de l’école de Barbizon à qui il rend visite à plusieurs reprises dans le Jura. On sait qu’à côté de ce pastel gras, la collection comprenait trois tableaux et cinq fusains qui ont rejoint la collection du musée d’Arbois par un legs de la famille. Le philosophe écrivait à son fils en 1907 : « Essayer de faire une collection c’est le seul moyen je crois que j’aurai jamais de te laisser plus tard quelque chose qui en vaille la peine – si tant est que je puisse conserver ce que j’ai ou ce que j’aurai, du moins les bons morceaux. » C’est ainsi que l’œil se transmet et que Jean Paulhan est très vite amené non seulement à découvrir les expositions parisiennes mais aussi encouragé à acheter, à soutenir.

En 1945, il commence à faire paraître, par chapitre, Fautrier l’enragé, dans la NRF. C’est le moment où sont révélés au public les « Têtes d’otages », peintures et sculptures réalisées discrètement pendant l’Occupation. Le critique se fait prêter des œuvres qu’il montre à son réseau amical, et en particulier au galeriste Pierre Matisse, pour soutenir l’artiste qu’il connaît depuis les années 1920. La Tête de femme de Fautrier (20 000/30 000 €), datée de 1940, s’inscrit dans les œuvres qui s’expo- sent à la Libération. Avec sa patine brun mordoré et la signature dans le cou, sur le côté droit, la petite tête (h. 21 cm), une fonte d’Alexis Rudier, tient du précis. Les recherches de l’artiste s’y synthétisent autour d’une « figuration libérée », qui ne cesse d’interroger Paulhan au point de vouloir sans doute longtemps la garder avec lui.

A SAVOIR Vendredi 24 avril, salle 6 – Hôtel Drouot. Audap & Associés. Mme Bonafous-Murat. Cabinets Lacroix-Jeannest, Maréchaux.

17 avril 2026