D’Anvers à Brest : les fragments d’un retable classé en attente de restitution
Gazette Drouot n° 24
Vendredi 19 juin 2026
Signé Pieter Scheemaeckers l’Ancien, le retable de la citadelle d’Anvers s’illustre tant par ses qualités sculpturales que par son parcours digne d’Homère. Des fragments centraux de ce chef-d’œuvre baroque dorment encore dans des collections privées et attendent d’être enfin restitués.
Dans une ancienne crêperie bretonne, les plus belles découvertes ne se trouvent pas toujours au menu. C’est l’étonnante surprise qu’a pu faire, un matin d’automne 2024, l’experte Élodie Jeannest. Appelée par la maison de ventes Villanfray-Pommery chez des particuliers dans le cadre de la préparation d’une vente, elle découvre, en franchissant la porte de l’arrière-boutique, cinq silhouettes en marbre blanc de Carrare d’une extraordinaire qualité d’exécution. Au mur, une Vierge intercesseuse portée par une nuée de putti. Dans des caisses, deux anges musiciens. Sur des palettes, à même le sol, deux bustes d’hommes suppliants. Le propriétaire des lieux évoque le nom de Pieter Scheemaeckers. Mais lequel : l’Ancien (1652-1714) ou le Jeune (1691-1781) ? Et surtout, comment ces fragments sont-ils arrivés ici ? Et pourront-ils seulement affronter le feu des enchères ?
Ainsi commence une enquête qui va trouver sa clé dans les collections en ligne du Rijksmuseum avec un dessin préparatoire, signé et daté de 1697, qui attribue sans ambiguïté la paternité de l’ensemble au père. Mieux encore, ce précieux document permet d’identifier les cinq fragments comme les éléments centraux du retable commandé par Francisco Marcos de Velasco, marquis del Pico et gouverneur de la citadelle d’Anvers, pour sa chapelle funéraire. L’œuvre déploie une composition ambitieuse articulée autour de la Trinité, du Jugement dernier et de l’intercession des saints. Scheemaeckers l’Ancien signe ici l’un de ses ensembles les plus spectaculaires, porté par une théâtralité funéraire et une maîtrise souveraine du marbre qui ont fait sa renommée dans toute l’Europe du Nord.
Trois siècles d’odyssée
« Longtemps, les spécialistes ont considéré ce retable comme perdu ou détruit », explique d’emblée Élodie Jeannest. Il faut attendre 2021 pour que les recherches de Barrón García et Aramburu-Zabala Higuera, ainsi que celles de François Olier, permettent d’en reconstituer le parcours accidenté. Tout commence en 1746, pendant le siège du château d’Anvers par les Français, durant lequel une bombe endommage le chef-d’œuvre, restauré quelques années plus tard par le sculpteur Alexander Schobbens. Mais l’église est, peu de temps après, livrée à l’armée française, avant que son contenu ne soit dispersé. En 1814, les troupes font démonter le retable « avec le consentement du commandant de la forteresse », pour l’acheminer jusqu’à Brest. L’opération, menée dans la hâte, fragilise encore l’ensemble.
L’année suivante, ce dernier est remonté dans la chapelle de l’hôpital de la Marine, puis navigue d’écrin en écrin jusqu’à son transfert dans l’église Saint-Louis en 1937. C’est là qu’il subit son second fait de guerre : les Allemands battant en retraite incendient l’église au lance-flammes le 14 août 1944. Contrairement au reste du mobilier, le retable est miraculeusement épargné et transféré dans la crypte de l’église Saint-Martin. Fin 1950, lors de la rénovation de celle-ci, les fragments sont sortis et déposés sur la place. Le nouveau curé, les jugeant sans importance, les cède à un antiquaire de Landerneau, un certain Santelli. C’est dans la boutique de sa veuve, fin 1959, que le père de l’actuel client d’Élodie Jeannest acquiert cinq fragments : fin de l’exode ? Pas tout à fait.
Un dossier en suspens
Car entre-temps, le retable est devenu, en 1906, la propriété de la municipalité de Brest. En 1931, il est classé « au détail » au titre des monuments historiques – sans la certitude du lien avec le retable de la citadelle d’Anvers. Il est dès lors inaliénable, rendant la vente de ses fragments parfaitement illégale. L’actuel « propriétaire » n’en est donc que dépositaire tacite et ne peut en aucun cas les soumettre aux enchères. « La consultation du dossier de classement à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine révèle une histoire administrative aussi dense qu’inachevée », explique l’experte.
Dès 1953, la disparition du retable est signalée. En 1955, la veuve Santelli est interrogée : l’illégalité des ventes est établie, mais aucune suite n’est donnée. En 1960, une enquête approfondie relancée par la Commission supérieure des monuments historiques permet de retrouver neuf fragments sur quatorze, dispersés entre Landerneau, Plounéour-Trèz, Morlaix et la banlieue parisienne. Des lettres comminatoires sont adressées par le ministère des Affaires culturelles à chaque détenteur. En 1962, le ministère propose une solution amiable : rembourser les acquéreurs, considérés de bonne foi, pour permettre la restitution et le regroupement des fragments éparpillés. En parallèle, la Ville de Brest envisage l’acquisition des sculptures en vue de leur présentation dans un nouveau musée en construction.
Malgré plusieurs relances, cette politique ne produit que des résultats parcellaires et le projet est abandonné : deux pièces seulement sont récupérées – le buste de Dieu le Père, cédé pour 60 000 F, et un fragment de putto restitué gracieusement. Certains détenteurs vendront encore illégalement des fragments, alors même que l’administration connaît leur localisation.
Restitution contre indemnisation ?
Plus de soixante ans après, Élodie Jeannest reprend donc le fil de ce rendez-vous manqué. En avril 2024, elle dépose une demande formelle de réouverture de la procédure de restitution contre indemnisation auprès des services des monuments historiques et de la DRAC Bretagne. En deux ans, malgré plusieurs relances, il aura fallu s’armer de patience pour voir le dossier réellement avancer : il ne s’agissait pas tant de combattre les moulins administratifs que de parvenir, enfin, à les remettre en mouvement. Finalement, c’est lors d’une conférence organisée par l’Institut catholique de Paris le 23 mars, à laquelle Élodie Jeannest présente l’ensemble de ses recherches, que le dossier connaît une évolution. Les services des monuments historiques proposent un rendez-vous pour le mois d’avril, avant de le repousser au 12 mai. Celui-ci se conclut positivement : après analyse, les services patrimoniaux confirment leur volonté d’accompagner le dossier. Les fragments étant des biens municipaux, c’est désormais à la Ville de Brest qu’il revient de piloter la procédure, avec l’appui de la DRAC.
Une nouvelle réunion doit prochainement permettre aux différentes parties de découvrir les œuvres. De son côté, le détenteur de bonne foi assure aujourd’hui vouloir restituer ce trésor, à condition qu’une indemnisation, réévaluée par rapport à celle envisagée en 1962, soit discutée. Surtout, son souhait est de voir cet ensemble valorisé, étudié et présenté au public, plutôt que relégué dans l’oubli des réserves. Le musée de Brest étant actuellement en travaux, des discussions vont être engagées pour qu’une place lui soit réservée dans la nouvelle muséographie. Les fragments, aujourd’hui endommagés, nécessitent par ailleurs un important travail de restauration, impliquant un financement croisé entre la Ville, l’État et, possiblement, des partenaires belges.
« Ce chef-d’œuvre mériterait également la création d’un groupe de recherches d’histoire de l’art international et certains chercheurs belges et espagnols ont d’ailleurs déjà signifié leurs souhaits d’y contribuer », ajoute l’experte. La nouvelle équipe municipale de Brest tient ainsi entre ses mains l’opportunité de redonner à un patrimoine éminent l’écrin qui lui est dû. Trois siècles de pérégrinations, six démontages, les sévices de deux guerres, des ventes illégales et des décennies de silence : le retable aura survécu à tout … Et, peut-être même, espérons-le, à l’inertie administrative !


