L’ambition de l’ivoire par Henry de Triqueti
Gazette Drouot n°45
Vendredi 19 décembre 2025
La pièce la plus surprenante du sculpteur, qu’il avait délibérément conservée dans son atelier, révèle à la fois ses aspirations spirituelles les plus intimes et l’ampleur de ses visées artistiques. PAR CAROLE BLUMENFELD.
Les œuvres d’Henry – dit aussi Henri – de Triqueti (1803-1874), naguère dispersées ou réputées introuvables, suscitent désormais une véritable émulation au sein des grandes institutions. Comme si ces dernières étaient désireuses de réparer l’oubli où ces pièces étaient demeurées ! Et pour cela, elles les réintègrent dans le concert de leurs collections. Après de très longues décennies d’éclipse est ainsi réapparu le Vase du monument à Dante et à Pétrarque, acquis l’an passé par le musée du Louvre – auprès de la galerie de Bayser –, sans oublier la redécouverte non moins saisissante de La Mort de Cléopâtre, admirable ivoire aujourd’hui au Victoria and Albert Museum – et récemment obtenu de Tulissio Antiques. Le rival de Félicie de Fauveau ne sombra jamais tout à fait dans l’oubli : ni à Paris, où l’auteur des portes de l’église de la Madeleine et du cénotaphe du prince d’Orléans (Notre-Dame-de-Compassion) demeurait aisément reconnaissable, ni à Windsor, où son décor de la chapelle du prince Albert s’impose. Mais à côté de ces œuvres très célèbres, depuis la rétrospective de 2007-2008 à Montargis et à Orléans, et même plus récemment grâce à « Triqueti, la force du trait » au musée Girodet (2022-2023), son œuvre plus intimiste a été largement remis à l’honneur.
Un cheminement intime
Parmi le fonds familial, qui sera dispersé à Drouot le 12 février prochain, cet ivoire, La Miséricorde divine accueillant le Repentir, occupa une place singulière dans ce mouvement de redécouverte. Tour de force d’inventivité et de dextérité, le morceau est l’un des sommets de la sculpture française du XIXe siècle. Du dessin à la plume exécuté à Pise le 26 novembre 1836 – et simplement intitulé Misericordia (Paris, Beaux-Arts) – au plâtre du musée Girodet, pour lequel Élodie Jeannest de Gyvès soutient une date proche de 1864, l’artiste façonna un véritable panthéon de figures féminines, nourri de ses lectures et affinités esthétiques. Ainsi le groupe, d’inspiration romaine, prend forme très tôt. Toutefois, la dynamique de cette chorégraphie silencieuse entre la Marie Madeleine nue et l’allégorie antique de la Miséricorde ne s’esquisse pas encore. En 1840, Triqueti exécute en marbre une imposante Madeleine pénitente, authentique Aphrodite accroupie d’inspiration canovienne, dont la pudeur se trouve préservée par l’ampleur de sa chevelure : l’œuvre était destinée à Charles Amable d’Espagnac, dont le grand-oncle, Frédéric- Guillaume, possédait depuis 1796 la résidence estense de Modène, où elle est aujourd’hui conservée.
En 1848, Triqueti, sculpteur privilégié des Orléans, est blessé lors des échauffourées révolutionnaires et se retire à Pau, où il embrasse le protestantisme. Cette retraite inaugure un retour assumé vers un univers plus proche des sensibilités du XVIe siècle, animé par le désir d’explorer avec une intensité nouvelle une foi et un humanisme davantage incarnés, dont la plus juste expression se trouve peut-être dans la sculpture pisane de la fin de la première Renaissance – étudiée lors de son séjour de 1836 et qui réapparaîtra dans le dessin du trône de la Miséricorde. En 1847, un second séjour à Dieppe lui a permis de rencontrer fort à propos les meilleurs praticiens de l’ivoire, et il mesure alors qu’il ne pourra épuiser seul toutes les virtualités de cette noble matière. L’expert Alexandre Lacroix insiste très justement sur la parenté entre le goût des amateurs pour les petites statuettes de dévotion médiévale et la volonté de cette génération d’artistes d’y répondre. Toutefois, « au-delà de cet engouement, Triqueti semble vouer à ce matériel à la fois précieux et populaire un attachement qui lui est propre. Il entame alors une quête pour donner sens au choix de l’ivoire comme matière vivante et charnelle ».
« QUE MANSIT. TANTUM.MISERA./CUM/ MISERICORDIA »
Lorsqu’il réalise sa Mort de Cléopâtre, vendue en 1859 au 1er baron Wimborne et conservée aujourd’hui dans les collections britanniques, Triqueti ne cherche pas encore à jouer avec le statut de l’objet, ni avec la tentation de le saisir ou de le mouvoir. La Miséricorde divine accueillant le Repentir, qui serait due selon Élodie Jeannest de Gyvès au même praticien dieppois, met en scène la formule qu’il place au bas du groupe sculpté, « QUE MANSIT.TANTUM.MISERA./CUM/MISERICORDIA ». Tel un diptyque ou un retable portatif, cet objet de dévotion, destiné au seul usage de l’artiste, offre deux séquences narratives parallèles sur chacun des côtés. La première révèle une Madeleine agenouillée et désemparée, Ève « fautive », dont le corps semble épouser celui de la Miséricorde devant laquelle elle se prosterne, comme pour trouver refuge dans son giron, quémandant le pardon de ses écarts. Si l’on fait pivoter l’œuvre, l’autre version révèle la mansuétude de la figure divine de la Miséricorde, qui écrase du pied le crâne de la Vanité, tandis qu’elle couvre avec son linge la pauvre pécheresse : un geste synonyme d’espoir et de lumière. Pour Alexandre Lacroix, le choix du matériau sublime le sujet né de l’imagination de Triqueti et la vulnérabilité de Madeleine : « L’aspect poli, immaculé, presque translucide de l’ivoire rend parfaitement l’idée à la fois fragile et sensuelle de la nudité de la repentante. Si Madeleine s’offre à voir dans le dépouillement charmant de son corps offert, la Miséricorde l’accueille et l’enveloppe dans une draperie protectrice et chaleureuse. Là encore, l’ivoire, qui semble s’animer, apporte une dimension vivante et fervente. La blancheur du linge aux plis plus serrés paraît épouser le corps de la pénitente ; elle unit physiquement les deux femmes dans un même élan mystique. »
JEUDI 12 FÉVRIER, SALLE 9 – HÔTEL DROUOT. ADER OVV. CABINET LACROIX – JEANNEST.
Henry de Triqueti (1803-1874), La Miséricorde divine accueillant le Repentir, groupe en ivoire, 31,5x13x18cm. Estimation : 50 000/80 000 €
