École française, premier tiers du XXème siècle
Portrait d’Honoré Daumier (1808-1879)
Plâtre
Petits accidents et manques
H. 38 cm, sur un socle cubique en plâtre H. 18 cm
Provenance : ancienne collection Maurice Loncle, par descendance, collection particulière
Estimation : 4.000 / 6.000 €
Prix au marteau :
N° de lot : 179
- Jean Cherpin, Daumier et la sculpture, Paris, Éditions de la Revue moderne, 1979, pp. 11-12, 89, 176-177 ;
- Édouard Papet, Ségolène Le Men, Daumier, 1808-1879, cat. exp. Paris Galeries nationales du Grand Palais, 5 octobre 1999-3 janvier 2000, Paris, Éd. De la Réunion des Musées Nationaux, 1999 ;
- Maurice Gobin, Daumier sculpteur : 1808-1879, Genève : Pierre Cailler, 1952, modèle répertorié sous le n° 63, pp. 62-63, 304-307.
OEuvres en rapport :
– Honoré Daumier, Autoportrait en buste, vers 1853, plâtre, H. 72 cm, ancienne collection Maurice Loncle, collection privée, Milan. – Honoré Daumier, Autoportrait en buste, vers 1853, bronze, exemplaire n° 0, H. 72 cm, d’après le plâtre de la collection Maurice Loncle, ancienne collection Maurice Loncle, Bibliothèque Nationale. – Honoré Daumier, Autoportrait en buste, vers 1853, bronze, exemplaire n° 0, H. 73 cm, d’après le plâtre de la collection Maurice Loncle, ancienne collection Maurice Loncle, Art Institute Chicago, inv. 1998.778.
Cette version du portrait d’Honoré Daumier, longtemps considérée comme un autoportrait, est inédite. Notre plâtre provient de la grande collection Maurice Loncle, tout comme l’unique autre plâtre (aujourd’hui conservé dans une collection privée milanaise après avoir été la propriété successive de René Gaston-Dreyfus puis du comte Borletti di Arosio) qui a servi à la fonte d’une série de douze bronzes (plus quatre épreuves d’artiste) par Valsualni en 1956. L’épreuve en plâtre que nous présentons diffère de la version connue par l’absence de torse, elle se présente un peu comme un masque, l’arrière du crâne étant évidé. S’il est difficile d’être affirmatif quant à son antériorité ou sa postériorité par rapport à la version milanaise, les traces de démoulage, les coutures et la nervosité de l’empreinte nous incitent à penser que notre version est tout à fait contemporaine de la version précitée. C’est L. Wasserman, dans Daumier Sculptures, Critical and Comparative Study, qui en 1969 émit des doutes sérieux quant à la paternité de ce portrait. Jusqu’alors, l’ensemble de la critique et des spécialistes de l’artiste étaient unanimes pour louer les qualités de ce buste et affirmer qu’il était de la main de Daumier lui-même. Aujourd’hui il est clair qu’aucune source documentaire rigoureuse ne permet d’affirmer que ce portrait ait été exécuté autour de l’année 1855 par Daumier. Il n’existe aucune trace du buste dans les différentes expositions consacrées à l’artiste de son vivant et dans le catalogue de la grande rétrospective du Grand Palais à Paris en 1999, Édouard Papet et Ségolène Le Men ne font pas mention de cette œuvre. Plus subjectivement, nous avons du mal à imaginer Daumier, qui n’a eu de cesse de dépeindre avec une tendre ironie la vanité de ces contemporains, s’autocongratuler avec narcissisme en se portraiturant lui-même en un buste plus grand que nature, aux dimensions presque monumentales. S’il est donc acquis que ce portrait de Daumier n’est pas de sa main, il faut toutefois le dissocier du corpus d’œuvres autrefois considérées comme authentiques puis déclassées par les mêmes spécialistes à partir de la seconde moitié du XXe siècle. De fait, une série d’oeuvres aujourd’hui bien connue, comprenant un « buste charge » représentant Louis XIV et un ensemble de figurines caricaturales, sont à l’évidence des pastiches à la manière de Daumier, créées d’après des lithographies du maître. Il en est tout autrement pour notre portrait qui ne cherche pas à singer la main du maître mais est plus vraisemblablement le bel hommage d’un artiste de la foisonnante génération de sculpteurs autour de Rodin et Bourdelle. La noblesse, le calme et l’ironique sérénité du caricaturiste sont ici rendus avec une audace et une vigueur qui ne laissent pas de doute quant au talent du sculpteur qui en est l’auteur. On connaît plusieurs photos de Daumier prises par Étienne Carjat (1828-1906) dont une datée 1864 (négatif conservé à la Bibliothèque Nationale de France, Estampes et Photographies, inv. EI-37) qui pourrait avoir servi de modèle à l’auteur de notre portrait. On y retrouve le peintre sensiblement au même âge, dans une lumière très contrastée qui fait presque disparaître le regard de Daumier. Le sculpteur pourrait s’être inspiré de cette photo et de cet éclairage pour traiter les yeux en creux, accentuant par cette trouvaille stylistique le regard pénétrant de Daumier. On ressent presque l’amusement du sculpteur qui reproduit l’embarras du peintre, et ses sourcils qui se crispent en accent circonflexe, gêné de devoir poser en pleine lumière devant l’appareil du photographe. Les aléas de l’attribution à Daumier puis son éviction du corpus de ses œuvres ne doivent pas enlever les belles qualités de ce portrait. Nous pensons qu’il faut le placer parmi les plus intéressantes représentations de la belle physionomie du caricaturiste, au même titre que les bustes de Carrier-Belleuse (Musée National du Château de Versailles, inv. MV5545) Lenoir (Musée National du Château de Versailles, inv. MV6447) et Bourdelle (Buste de la Place du Mazeau, Marseille). Ce buste faisait partie de la collection de l’avocat Maurice Loncle. Grand esthète, celui-ci commence par enrichir la collection de monnaies antiques de son père avant de développer ses propres goûts pour les livres, les manuscrits enluminés et les dessins et estampes. La découverte de l’œuvre de Daumier a véritablement marqué le collectionneur. Maurice Loncle, nourri par son admiration, a sans doute constitué la plus importante collection privée jamais consacrée à Honoré Daumier. Une grande partie de cette collection fut dispersée en novembre 1977 lors de l’importante succession de Mme C…par Maîtres Godeau, Solanet et Audap à Paris.
Note n° 1 : Jean Cherpin, Daumier et la sculpture, Paris, Éditions de la Revue moderne, 1979, pp. 11 : « Dernier chef-d’œuvre : l’Auto-portrait. Non le beau jeune homme à la barbe et la mèche blonde du Musée Calvet d’Avignon, mais un homme âgé, sévère, au regard myope et pénétrant, aux cheveux en bataille, aux rides accusées, à l’épaule déjetée. (…). Sans complaisance pour lui comme pour les autres. Image de vérité, vers 1865, peu avant le départ pour Valmondois et ‘ la fin du voyage ‘… ».

