Auguste Rodin (1840-1917)

La pleureuse, 2ème version dite aussi « version au cou coupé à mi-hauteur à la chevelure asymétrique »

Modèle créé en 1885
Bronze à patine brune nuancée
Cette épreuve fondue en bronze en juillet 1927
Signé "A. Rodin" sur le côté droit
Porte la marque du fondeur "Alexis Rudier fondeur Paris" à l'arrière
Porte le cachet à la signature "A. Rodin" en relief à l'intérieur

H. 20,3 x L. 14,8 x P. 14,8

Musée Rodin , Paris 1927-Max G. Bollag Zürich (acquis du musée en janvier 1934) – Collection privée France – Vente publique Paris Hôtel Drouot , Étude Coutau-Bégarie, 28 novembre 2014, lot 19 ; Vente publique Paris Hôtel Drouot , Étude Coutau-Bégarie, 31 mai 2017, lot 39 – Collection privée France

Estimation : 40.000 / 60.000 €

Prix au marteau :

Littérature en rapport :-Ss dir Yves Lacasse et Antoinette Lenormand-Romain, Camille Claudel et Rodin : la rencontre de deux destins, Catalogue de l’exposition tenue à Musée national du Québec-musée Rodin, Paris, 2005, pp.37 et suiv. ;

-Antoinette le Normand-Romain, Rodin et le bronze, Catalogue des œuvres conservées au musée Rodin, t.2, RMN, 2007, p.596-598 ;
- Ss dir. Edouard Papet, Masques de Carpeaux à Picasso, catalogue de l’exposition tenue au Musée d’Orsay, Paris, du 21 octobre 2008 au 1er février 2009, Edition Musée d'Orsay, 2008, pp.90-100 ;

-Ss dir. Catherine Chevillot et Antoinette Lenormand-Romain, Rodin le livre du Centenaire, catalogue de l’exposition tenue du 22 mars au 31. Juillet 2017, Paris, Grand Palais,RMN-Grand Palais, 2017, cat.81, cat.81 p.120 et 352.

Ce bronze est inclus au catalogue critique de l’œuvre sculpté d’Auguste Rodin sous le n°2014-4511B par le Comité Rodin.

 

Œuvres en rapport :

-Auguste Rodin, Pleureuse, avant 1885, tête en plâtre, H.20,5 x 15,7 x 15 ,5 cm, Paris musée Rodin, inv.S.01639, donation Rodin, 1916 ;

-Auguste Rodin, Pleureuse, signé sur le côté droit A RODIN, marque du fondeur Alexis Rudier/ Fondeur / Paris, fonte 1925, dim. 31.1 x 17.1 x 11.4 cm, Philadelphia Museum of Art, n°inv. F1929-7-3.

 

Cette tête de pleureuse en bronze est intimement liée à la création majeure d’Auguste Rodin : la Porte de l’Enfer, commande monumentale de l’Etat d’une porte d’entrée du musée des arts décoratifs de Paris initiée en 1880. Elle dérive en effet des deux masques centraux flanqués de centaures des bas-reliefs situés aux bas des vantaux d’une première version de la porte. Avec leur expression crispée de douleur, presque exagérée, s’inspirant de masques japonais, ils faisaient particulièrement bien écho au thème de cette œuvre dédiée à Dante et sa Divine Comédie. Cependant Rodin les fit disparaitre vers 1888 et remplacer par des figures plus grandes, avant de les réintégrer postérieurement, à la fin de sa carrière (cf. p.90-93 du catalogue de l’exposition Masques de Carpeaux à Picasso).

Puisant son inspiration dans la première partie du poème consacré à l’enfer, le sculpteur crée plus d’une centaine de personnages représentant de célèbres damnés, comme Ugolin, ou des figures incarnant le pathos et la douleur. Alors que ce travail démesuré occupe le sculpteur de 1880 à 1889 et se concrétise dans deux versions (1889 et 1900), il est abandonné et les deux portes demeurent à l’état de plâtre du vivant de l’artiste. Rodin se sert cependant des éléments figurés habitant l’œuvre, en multipliant les variantes dans la conception de figures isolées.

Décrits dans le catalogue de 1900 comme « la pleureuse », les masques sont tout d’abord repris par l’artiste et présentés en plâtre dans une version en haut relief, grâce à l’ajout d’une chevelure se répandant vers l’arrière et sur une base élevée ; ils sont reproduits dès 1889 d’abord en plâtre, puis en bronze avant 1894 (un exemplaire, Musée Rodin, n°inv. S.516), enfin en marbre sous diverses formes (assemblage, masque, base de balustre, encastré dans un bloc, etc), selon un travail d’expérimentation cher à l’artiste. La typologie du masque s’inscrit particulièrement bien dans ce long processus de création du maître, puisqu’il la considère comme une étape de travail lui permettant de se concentrer sur la structure du visage avant de l’utiliser pour de nouvelles compositions.

Notre œuvre correspond à une autre version, dont le modèle en plâtre est daté d’avant 1885, réalisée en ronde-bosse, la tête pleine au cou coupé à mi-hauteur et présentant une chevelure tombant de manière asymétrique. Son édition, posthume a été confiée à la fonderie Alexis Rudier qui obtient officiellement l’exclusivité des fontes pour le compte du musée Rodin, depuis sa création jusqu’en 1952. Le Comité Rodin a pu en retracer la genèse : notre œuvre a été créée en juillet 1927, selon le procédé de la fonte au sable ; la ciselure et la patine ont été réalisées par les ouvriers Egri et Demouchy.

Ce modèle de femme éplorée et ses multiples variantes ont connu un vif succès dès le vivant de l’artiste. Au-delà de sa renommée et de l’intérêt de l’artiste pour ce modèle, il revêt un autre caractère particulier dans l’œuvre du grand Maître : le Comité Rodin y voit le portrait de l’artiste Camille Claudel, son élève et maîtresse, avec laquelle il eut une relation passionnée et houleuse. Sans preuve avérée pour ce modèle spécifiquement, on sait toutefois que de nombreuses œuvres de Rodin ont eu pour point de départ le visage de Camille, notamment deux effigies bien connues, les têtes dites « aux cheveux court » et « au bonnet » et ainsi qu’un troisième portrait, plus confidentiel, que l’on peut situer en 1884 : un masque moulé caractérisé par un réseau de coutures exposé une seule fois du vivant de Rodin, en 1900.  Ce masque fut utilisé dans un assemblage avec la main de Pierre de Wissant après leur rupture définitive en 1895 : « une main démesurée, annonciatrice de malheur selon la croyance antique » donnant à l’œuvre un sens dramatique et préfigurant la folie de Camille. Au même titre, Rodin a pu utiliser ce modèle de la Pleureuse mettant en avant le sentiment de douleur et de désespoir d’une femme pour incarner, a posteriori, Camille et la souffrance de leur séparation. On pourrait même dire que ce visage à la forte empreinte pathétique fait écho àl’Implorante, œuvre autobiographique de Camille Claudel dont le modèle fut créé dans les années 1890.

27 novembre 2020 Crait + Müller 12, rue Drouot - 75009 Paris
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