Les trésors d’Henry de Triqueti
GAZETTE DROUOT n° 2
Vendredi 16 janvier 2026
Outre La Miséricorde divine accueillant le repentir, ivoire unique de l’artiste, (voir Gazette 2025 n° 45, page 6), seront dispersés des dizaines de sculptures, des centaines de feuilles et un vase réalisé et offert par Victoria de Prusse. PAR CAROLE BLUMENFELD.
Depuis l’exposition «Henry de Triqueti 1803-1874 – Le sculpteur des princes », au musée des beaux-arts d’Orléans et au musée Girodet de Montargis en 2007-2008, puis plus récemment « Triqueti, la force du trait », à Montargis en 2022-2023, certaines œuvres demeurent durablement inscrites dans la mémoire des amateurs du XIXe siècle. Parmi celles-ci, le Buste médaillon de Blanche de Triqueti (proposé dans cette vente à 20 000/40 000 €) L’artiste y présente sa fille – une future intime d’Henry James, de Salomon Reinach et Pierre Loti – mais le choix du format, tout autant que la parenté formelle avec Desiderio da Settignano, voire Donatello, confère à ce vaste médaillon une singulière autorité. Blanche y apparaît telle une muse de la Renaissance, digne d’un portrait de Piero di Cosimo ou de Botticelli. Le modelé du visage et, surtout l’ordonnance de la chevelure, prolongent la rêverie et appellent irrésistiblement les effigies de Simonetta Vespucci conservées à la Gemäldegalerie, au Städel ou au musée Condé.
Le dernier acte
Les héritiers d’Henry de Triqueti entreprirent un remarquable travail de mémoire. À la mort du sculpteur, en 1874, ne lui survivaient que sa fille Blanche et le fils né de ses amours avec la sculptrice anglaise Susan Durant – le futur diplomate Paul Harvey, alors âgé de 5 ans. Tous deux, mais aussi l’époux de Blanche, Edward Lee Childe, s’employèrent à présenter l’œuvre de Triqueti en l’offrant aux musées français. Triqueti, ayant participé à l’aménagement du musée de Montargis entre 1859 et 1864, le musée Girodet reçut naturellement un ensemble substantiel de sculptures. Le veuf de Blanche fit également don de près de 3 000 dessins aux Beaux-Arts de Paris, de 300 feuilles au musée des beaux-arts de Pau, où Triqueti avait séjourné, et il répartit le reste entre les musées d’Orléans et de Montargis. Un album rejoignit enfin les collections du musée des Arts décoratifs. À la fin de sa vie, Henry de Triqueti avait d’ailleurs pris soin de classer ses fonds, comme il le confiait à Auguste Théodore Girardot en avril 1873 : « Tous mes dessins sont en ordre comme tous mes livres sont en place. La Bible et certains livres pleins de croquis, comme le catalogue de Manchester, deux portefeuilles d’antiques, où sont tous les marbres grecs du Parthénon, deux volumes de voyages, etc., puis viennent les livres de croquis dont j’ai une vingtaine. » Girardot signalait néanmoins, dès la publication du Catalogue de l’œuvre du baron Henry de Triqueti en 1874, plusieurs omissions notables, évoquant notamment « un portefeuille d’études faites sur le modèle – un trésor – et bien d’autres. » Par oubli aussi, autant que par respect des lieux, Edward Lee Childe conserva dans les deux châteaux hérités de son épouse un certain nombre d’œuvres, dont l’ensemble dispersé aux enchères est aujourd’hui issu.
Vertus des dessins
Les fonds graphiques provenant des ateliers de sculpteurs possèdent cette vertu presque envoûtante de révéler la lente germination des formes. Une invention née à une date donnée se trouve parfois reprise, infléchie, approfondie une décennie plus tard, avant de s’incarner dans la matière puis de s’élever sur un socle, fruit conjoint des lectures, des méditations et des découvertes de l’artiste. Les centaines de feuilles du fonds Triqueti se lisent ainsi comme un journal intime, où s’entrelacent sources d’inspiration et ambitions profondes. Parmi les volumes les plus captivants figure l’album intitulé « Armures/ornements dessins/1500 », véritable catalogue de plusieurs centaines d’études consacrées aux costumes, armes, objets liturgiques et motifs décoratifs (10 000/15 000 €). Les connaisseurs du décor de la chapelle Wolsey, à Windsor, reconnaîtront, au détour d’un motif, l’ébauche d’idées conçues bien avant la commande de 1864 par la reine Victoria, mais ils retrouveront aussi des études préparatoires, dont 21 pour le premier projet de l’Albert Memorial (6 000/ 8 000 €). La même continuité se vérifie dans les terres cuites : les deux anges dispersés le 12 février, dont l’un porte la date de 1852, avaient été conçus pour le projet de Sainte- Clotilde, demeuré sans suite (5 000/8 000 €). Leur parenté avec l’ange dominant le céno- taphe du prince Ferdinand-Philippe d’Orléans est manifeste, mais ils servirent surtout de modèles aux deux anges disposés de part et d’autre du gisant du prince Albert. De ces fonds affleurent également les échanges intimes entretenus avec la princesse Victoria, fille aînée du couple royal, dont l’influence se révéla décisive dans l’élaboration du programme iconographique consacré à la mémoire de son père. Les échanges épistolaires entre Victoria et Triqueti sont une source de premier ordre.
Présent discret
À cette constellation s’ajoute le vase en terre cuite réalisé par Victoria elle-même et offert à Triqueti, présenté lors de l’exposition de 2007-2008 (15 000/30 000 €). Dans les années qui suivirent son installation en Allemagne, alors que la princesse, soupçonnée de ne pas être suffisamment imprégnée de culture germanique, subissait de persistantes campagnes de dénigrement, elle choisit d’illustrer pour son ancien maître le chant «Es ist ein Schnitter, der heißt Tod». La moisson n’épargne personne, ni les humbles ni les puissants, pas même les couronnes. De dimensions modestes, l’œuvre déploie pourtant un imaginaire dense, nourri de romantisme allemand. Le texte en lettres d’allure gothique – emprunté au Knaben Wunderhorn, le recueil de chants populaires compilé par Achim von Arnim et Clemens Brentano – serpente sur la surface du vase, tandis que le décor tournant invite le regard à suivre, dans une ronde lente, la fatalité douce-amère. Ce présent, discret mais chargé de sens, exprime l’attachement de la princesse à une culture allemande idéalisée, héritée du prince Albert et ravivée par son mariage et sa destinée impériale. Objet d’amitié et de confidences, le vase apparaît aussi comme une méditation silencieuse sur la perte – celle de son fils Sigismond de Prusse, mort en 1866 avant l’âge de 2 ans – et comme le geste par lequel une princesse affirme, loin des ors officiels, la gravité poétique de sa voix. Enfin, pour ravir encore les passionnés de femmes sculptrices, Ader présentera aussi des œuvres de Susan Durant dont un marbre de 1869, Ruth (40 000/50 000 €), et deux portraits en plâtre de Blanche de Triqueti (1 000/1 500 € et 500/800 €).
UN TRIQUETI PEUT EN CACHER UNE AUTRE
L’autre volet du fonds familial est celui de la fille d’Henry de Triqueti, Blanche Lee Childe. Jeune veuve du banquier François Benjamin Marie Delessert, elle épouse le neveu du général sudiste de la guerre de Sécession Robert Lee, Edward Lee Childe, objet de son affection depuis plusieurs années. Cette voyageuse infatigable, à l’imaginaire romanesque et à la curiosité inquiète, reçoit le Tout-Paris dans un intérieur orientaliste dont le « salon oriental » était pensé comme un miroir des décors de Pierre Loti à Rochefort – deux clichés de l’album photographique (1 000/1 500 €) proposé à la vente promettent de ravir les amateurs d’arts décoratifs. Elle publie sous son nom, en 1883, Un hiver au Caire, journal de voyage en Égypte. Presque au même moment, une traversée vers Carthage – en compagnie de son époux –, à bord du Saint-Augustin, lui fait rencontrer l’archéologue Salomon Reinach. S’ouvre alors une correspondance amoureuse d’une intensité fiévreuse et récemment publiée (Nous sommes de vieux amis qui allons refaire connaissance, 2022). Après la disparition de Blanche, en février 1886 – elle avait 48 ans –, Reinach poursuit ses échanges épistolaires avec son époux désormais veuf. Cet ensemble inédit, qui révèle un aspect très intime de l’archéologue et homme de musées, est réuni dans un volume (2 500/3 000 €) dont le contenu est bouleversant. Ainsi le 4 février 1888, Salomon Reinach écrit-il à Edward Lee Childe : « Personne n’a pu comprendre et ressentir mieux que moi, au cours de ces mortelles années, les tristesses de votre vie solitaire, ce vide d’une existence prématurément brisée, même le temps ne pouvait apporter aucun remède. ». Le veuf, fort accommodant, échangea aussi avec l’autre passion amoureuse de Blanche, Pierre Loti. En 1882, elle avait commencé à lui écrire sous couvert d’un pseudonyme, Oirda (la rose, en arabe) : ce fonds passionnant vient également d’être publié (Ah ! cher Loti, croyez-moi, le masque avait du bon, 2023), mais d’autres surprises se cachent encore dans les volumes du 12 février, à l’instar de la correspondance de Loti avec Edward Lee Childe (2 500/3 000 €).
A SAVOIR : Jeudi 12 février, salle 9 – Hôtel Drouot. Ader OVV. Cabinets De Bayser, Lacroix-Jeannest.
