Les affinités modernes de la collection D
Gazette Drouot n° 23
Vendredi 12 juin 2026
L’ensemble d’une trentaine de pièces dispersé dans une vente d’art moderne révèle une collection harmonieuse, constituée pendant plus de vingt ans par un couple d’amateurs éclairés sans logique spéculative, avec un sens marqué pour la sculpture figurative et les œuvres sur papier.
De 1980 aux années récentes, M. et Mme D. ont arpenté les couloirs de l’Hôtel Drouot et les galeries spécialisées, pour aiguiser leur regard, non seulement sur l’art ancien et les antiques (qui font l’objet d’une vente le 18 juin) mais aussi sur la période dite « classique moderne », entre 1860 et 1960. La trentaine de lots présentés reflètent un goût documenté et précis avec une attention particulière allant à la sculpture figurative et animalière, le dessin et l’aquarelle, ainsi que quelques incursions vers le modernisme et la peinture contemporaine.
Sculpture figuratives et animalière
La sculpture, en particulier le bronze, forme le socle de cette collection avec deux ensembles distincts : l’étude des corps et le thème animalier. Le premier couvre une bonne partie de l’art de la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, avec notamment un exemplaire à la cire perdue de l’Étude pour Ugolin et ses enfants de Jean-Baptiste Carpeaux, une fonte posthume (à partir de 1935) par Susse Frères, (h. 47 cm – 3 000/5 000 €). Signalons la présence également d’un nu tout en sensualité d’un maître du genre, Volti, considéré comme le fils spirituel d’Aristide Maillol. Cette épreuve à patine noire de Sandrine (l. 54 cm), une cire perdue fondue par Émile Godard, numérotée 2/8, est estimée 10 000 à 15 000 €. Plus près de nous, un corps tourmenté de Michèle Chast est attendu entre 6 000 et 8 000 €. Il s’agit d’une pièce unique, la numéro 9 de la série des « Écorchés » fondue chez Rosini (h. 64,8 cm). Le second ensemble illustre tout l’intérêt manifesté par le couple pour le bronze animalier et encore plus pour son chef de file, François Pompon. Ils ont ainsi acquis en vente publique, à Pontoise, en octobre 2002, une fonte A. A. Hébrard de 1925, numérotée 19 d’une Pintade, état B créée en 1912. Ce gallinacé fut l’un des tout premiers modèles cédés à l’éditeur. L’histoire de l’évolution stylistique de François Pompon est bien connue : à partir de 1906, celui-ci se désintéresse de la figure humaine et, sous l’impulsion de l’un de ses professeurs, Pierre Rouillard, se consacre à la représentation des animaux. Son approche est particulièrement novatrice puisqu’il cherche, plus qu’une simple réplique, à créer une dynamique autour de son sujet. Le catalogue de la rétrospective de son œuvre au musée d’Orsay en 1994 (François Pompon 1855-1933, 1994, éditions Gallimard/Electa.RMN) rapporte les propos du sculpteur: « C’est le mouvement qui détermine la forme, ce que j’ai essayé de rendre, c’est le sens du mouvement. Au Jardin des Plantes, je suis les animaux quand ils marchent… Ce qui est intéressant c’est l’animal qui se déplace. Je fais l’animal avec presque tous les falbalas, et puis, petit à petit, j’élimine de façon à ne plus conserver que ce qui est indispensable. » Hélène Meyer, cconservatrice générale au département des Arts graphiques du Louvre, poursuit l’analyse : « Après un long cheminement, Pompon invente une écriture personnelle où priment la recherche de la forme essentielle et la compréhension du mouvement qui détermine le contour. Bien qu’il garde toujours le souci de sauvegarder la réalité, il s’affranchit du naturalisme traditionnel en éliminant le détail qui nuit à l’expression du volume fondamental et à la vérité du mouvement. » En 1931, l’artiste fonde au Jardin des Plantes le groupe des Douze, qui fédère les sculpteurs animaliers se retrouvant dans cette esthétique singulière. Le sculpteur Charles Artus en devient le secrétaire et nous le retrouvons dans notre collection avec un tirage d’artiste de sa Tête de chat égyptien, vers 1950 (h. 12,5 cm), une fonte Valsuani à la cire perdue présentée sur un haut socle en marbre noir. Autre sculpteur attaché à la vérité anatomique et au mouvement, Armand Petersen, représenté par une épreuve posthume datée 2007 – effectuée par la fonderie Clementi et numérotée 5/8 – de sa Perdrix piétant tête levée (h. 28 cm), dont on attend 4 000 à 6 000 €.
Dessins, gouaches et aquarelles
La collection d’une vingtaine de dessins anciens et modernes de M. et Mme D. s’articule en trois parties. Commençons avec les classiques, principalement représentés par Paul-César Helleu avec une Feuille d’études de trois têtes de Madame Clarigny (42,2 x 32 cm), un crayon sur papier portraiturant la bellesœur de l’artiste (4 000/6 000 €) et Jean-Louis Forain, auteur en 1886 d’une aquarelle, Danseuse s’habillant dans la loge ou la loge (43,5 x 29,3 cm – 6 000/8 000 €). Des aquarelles de la première partie du XXe siècle ensuite, avec par exemple deux nus figurés dans Au bord de l’eau (48 x 64 cm) d’Ossip Zadkine, une aquarelle gouachée de 1932 (9 000/ 12 000 €), ou une Vue des vergers de Viviers de Paul Signac (29 x 43,3 cm), une aquarelle sur trait de crayon noir (8 000/12 000 €). L’école cubiste enfin, pour laquelle nous retenons une Femme au collier (25,8 x 20 cm – 10 000/ 15 000 €) de Georges Valmier, une gouache sur papier calque de 1930, et La Chute de Babylone (43 x 31,5 cm – 4 000/7 000 €) d’Albert Gleizes, une gouache de 1939-1941 appartenant à une série d’études réalisées entre 1939 et 1945 pour un tableau aujourd’hui disparu. Une touche de surréalisme historique est donnée par une aquarelle de Victor Brauner, Portrait à deux visages (reproduit ci-contre), datée du 4 octobre 1941, période critique où l’artiste, en compagnie notamment de Max Ernst, André Breton et Wifredo Lam, attendait de pouvoir quitter la France en partie occupée, dans la villa Air Bel à Marseille, louée par Varian Fry, de l’Emergency Rescue Committee. Il n’obtiendra jamais son visa et se réfugiera d’abord chez René Char en Provence, puis dans les Hautes-Alpes. La feuille porte la dédicace « À Laurette en souvenir de cette attente à Marseille ». Il s’agit de l’archéologue et ethnologue franco-mexicaine Laurette Séjourné, alors compagne du romancier et révolutionnaire russe anti-stalinien Victor Serge, qu’elle rejoindra au Mexique en 1942. Un témoignage d’un épisode clé durant lequel Brauner participera notamment à la création du fameux Jeu de Marseille. Pour terminer, il ne faut pas oublier l’une des œuvres les plus cotées de la collection, qui occupe une position singulière au sein de l’ensemble réuni par nos amateurs. Il s’agit d’une nature morte peinte par Bernard Buffet en 1956, Jeu de dames (reproduite page de gauche). Céline Lévy, directrice de la galerie Maurice Garnier – qui a délivré le certificat du tableau en 2010 et qui représente le peintre depuis 1977 –, indique, concernant cette peinture, que « Bernard Buffet a toujours aimé une certaine forme de classicisme comme la nature morte, pour la réinventer et la faire évoluer dans son univers artistique ». Selon elle, « ce qui est intéressant ici, c’est de voir l’apparition de la couleur dans ses œuvres. Elle correspond à la volonté du peintre, mais répond aussi à des contingences techniques : en 1956, la reconstruction bat son plein et on commence à pouvoir racheter, ce qui manquait après les douloureuses années d’après-guerre, des denrées de première nécessité bien sûr, mais aussi des toiles et de la peinture. » Un art en mouvement qui a semble-t-il touché les deux amateurs, dont la collection attirera les curieux comme les connaisseurs…
François Pompon (1855-1933), Pintade, état B, modèle créé en 1912 ; exemplaire fondu le 28 août 1925, épreuve en bronze à patine brun foncé, signée « Pompon » sur la terrasse, cachet du fondeur A. A. Hebrard et le numéro «19» sur la terrasse h. 20, l. 21 cm (détail). Estimation : 15 000/20 000 €
