L’Âge mûr, une fonte inédite du chef-d’œuvre de Camille Claudel

Gazette Drouot n°26
Vendredi 3 juillet 2026

Deux ans après la redécouverte d’un exemplaire en bronze de L’Âge mûr, le miracle se reproduit avec l’apparition sur le marché de la cinquième et dernière épreuve de l’édition d’Eugène Blot. PAR HENRI GUETTE

En février 2025, sous le marteau de Maître Semont, Camille Claudel établissait son deuxième meilleur prix et son record en vente française. La fonte Blot n° 1 de La Jeunesse et l’Âge mûr était adjugée 3 663 000 € (voir Gazette 2024 n° 46 page 6, et 2025 n° 7 page 132). Si la redécouverte de ce premier tirage avait quelque chose de fortuit – l’œuvre avait été retrouvée drapée et comme oubliée lors d’un inventaire dans un appartement parisien –, le succès et l’attention médiatique ont amené de nouveaux regards sur l’œuvre de la sculptrice et appuyé de nouvelles avancées dans la recherche. La réapparition de l’exemplaire numéroté 5 du même sujet, édité par Blot, estimé 1,5/2 M€, semble ainsi la conséquence heureuse d’une meilleure reconnaissance et d’une plus grande diffusion de l’œuvre de Camille Claudel. Tant en France qu’à l’étranger, les expositions se sont multipliées depuis 2024, et la monographie que lui consacrait le Getty Museum (avril-juillet 2024) a sans doute été le marqueur d’un changement d’échelle. Les propriétaires actuels du bronze, acquis dans les années 1990 puis transmis par descendance, n’ont ainsi pris conscience de sa valeur que récemment : rien de moins que le chef-d’œuvre d’une des figures de la sculpture moderne.

Émancipation

Quand Camille Claudel esquisse les premiers dessins du groupe en 1890, qu’elle envisage d’appeler Le Chemin de la vie ou La Destinée, elle travaille encore à l’atelier Rodin. Les trois figures qui représentent les trois âges de la vie se prêtent pour certains à une lecture autobiographique. Le mouvement de supplication de la jeune femme face à l’homme d’âge mûr comme emporté par la mort a pu être analysé, au-delà de l’allégorie, comme le refus de Rodin de s’engager avec Camille Claudel pour rester avec sa compagne d’alors, Rose Beuret. L’œuvre est pourtant et avant tout un acte d’émancipation. C’est dans son propre atelier à partir de 1892, avec toutes les difficultés financières, les déceptions et les refus qui vont avec ce choix, que la sculptrice porte le groupe à son terme. Après avoir envisagé de placer les différents personnages proches les uns des autres, elle les sépare peu à peu, et la figure de la jeune femme finit par être présentée seule au Salon de 1894 sous la forme d’un plâtre intitulé Le Dieu envolé, qui deviendra dans une deuxième version L’Implorante. Les contraintes matérielles fortes amènent non seulement à travailler par étape, mais à s’assurer de soutiens réguliers.

Blot : fondeur et marchand de confiance

En 1895, elle cherche à obtenir, avec un premier plâtre du groupe, une commande du secrétariat d’État aux Beaux-Arts qui l’aiderait à achever la sculpture. Les rapports extrêmement positifs d’Armand Sylvestre l’assurent de l’acquisition d’un plâtre achevé, pour 2 500 F, qu’elle remet finalement trois ans plus tard. Malgré ses recommandations et les promesses, l’État ne finalise pas l’exécution de l’œuvre en bronze. Reconnue pour sa facture moderne et saluée par la critique en 1899 au Salon des Beaux-Arts pour son originalité, la sculpture ne verra finalement le jour qu’avec des soutiens privés, l’aide de collec- tionneurs passionnés et d’un marchand convaincu : Eugène Blot. Celui-ci rapporte ainsi sa rencontre avec Camille Claudel : « Je l’ai suivie comme éditeur et ami, depuis le jour, vers 1900, où mon excellent ami Gustave Geffroy me conduisit quai Bourbon, dans son atelier. Ce jour-là, je lui achetai sa Fortune ». Il édite pendant toute leur collabo- ration une vingtaine de ses œuvres, en assure la diffusion et lui consacre trois expositions en 1905, 1907 et 1908.
L’exposition « Camille Claudel & Bernhard Hoetger », au Paula Modersohn-Becker Museum de Brême et à la Alte Nationalgalerie de Berlin en 2025 (prévue au musée Camille Claudel à l’automne 2026), permet d’éclairer le rôle de Blot en tant que marchand. Celui-ci pressent chez ces deux artistes, qu’il rassemble, une avant-garde, la possibilité d’un renouveau de la sculpture dont il se veut le promoteur. Il écrit ainsi à Claudel, dont il reste l’ami et le soutien même pendant ses années d’internement : «Avec vous, on allait quitter le monde des fausses apparences pour celui de la pensée. Quel génie ! Le mot n’est pas trop fort. » Pas échaudé par les exemplaires de L’Abandon ou de L’Implorante, qui ne se vendent pas autant qu’escompté, il entreprend en 1907 une édition limitée de L’Âge mûr, au format réduit au tiers d’exécution. Il s’engage à produire six fontes au sable, technique à même de garantir le rendu le plus sensuel et conforme au geste de l’artiste. On sait désormais que cette édition s’est finalement limitée à cinq exemplaires, dont quatre déclarés vendus par Blot en 1936.
En l’absence des registres de vente du marchand, il faut recouper les informations, ce à quoi s’attellent différents chercheurs comme Bruno Gaudichon. Celui-ci met en avant les circuits de diffusion et pointe notamment une exposition de 1922 au Japon, où avait été envoyé l’un des exemplaires de L’Âge mûr… Sur les cinq tirages de cette édition, qui, rappelons-le, est la seule à réalisée de ce sujet mythique et ce, du vivant de l’artiste, le numéro 1 est aujourd’hui conservé dans une institution internationale depuis la dernière vente de 2025 à Orléans, et le numéro 3 se trouve au musée Camille Claudel de Nogent- sur-Seine. Après notre numéro 5, seuls deux exemplaires resteront encore à localiser, s’ils n’ont pas disparu. Dans la dynamique de reconnaissance de l’œuvre qu’a encore montrée l’exposition « Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris » – qui a tourné à Nogent-sur-Seine, à Tours et est visible à Pont-Aven depuis le 27 juin –, en mettant particulièrement en avant la sculptrice auprès du public, cette vente événement revêt un enjeu institutionnel et international.

 

Camille Claudel (1864-1943), La Jeunesse et l’Âge mûr dit aussi L’Âge mûr, modèle créé en 1898, bronze à patine brun nuancé, fonte au sable d’Eugène Blot réalisée vers 1907, signé « C. Claudel », porte le cachet du fondeur « EUG. BLOT PARIS » (pour Eugène Blot) et le numéro 5 sur la terrasse, 61,5 x 85 cm x 37,5 cm. Estimation : 1,5/2 M€

à savoir Dimanche 20 septembre, salle 2 – hôtel Drouot. Philocale OVV. Cabinet Lacroix – Jeannest.

à voir « Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris », place Julia, Pont-Aven (29), museepontaven.fr Jusqu’au 8 novembre 2026. « Camille Claudel & Bernhard Hoetger : l’exposition de 1905 », musée Camille Claudel, 10, rue Gustave-Flaubert, Nogent-sur-Seine (10), www.museecamilleclaudel.fr Du 12 septembre 2026 au 10 janvier 2027.

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