La statuaire bourguignonne à son zénith

GAZETTE DROUOT n°3
Vendredi 23 janvier 2026

Cette Sainte Barbe de la fin du XVe siècle incarne le degré de raffinement atteint par la sculpture religieuse dans les dernières années d’indépendance du fief des ducs de Bourgogne. PAR PHILIPPE DUFOUR.

Sculptée en fort volume dans une pierre calcaire aux tons dorés, la jeune sainte couronnée soutient de la main droite une tour de défense… Grâce à ce dernier attribut symbolique, l’identité du modèle est plus facile à décliner : il s’agit de Barbe, vierge et martyre du IIIe siècle, ici dans une version due à un artiste anonyme de l’école bourguignonne de la fin du XVe siècle. De rares martyrologes anciens – comme ce texte grec, intitulé Vie et Passion, sans doute du Ve siècle – relatent la courte existence de Barbara, fille du riche Dioscore. Elle aurait grandi à Héliopolis en Asie Mineure, avant d’être enfermée dans une haute tour par son père, afin d’être mise à l’abri des regards. Elle s’y convertit en secret au christianisme. Découverte, l’adolescente est traînée devant le tribunal du gouverneur romain Marcien, où elle sera condamnée à être décapitée. Cette pieuse légende l’apparente à deux autres saintes, Catherine et Marguerite, ayant fait également vœu de chasteté et au martyre similaire, et auxquelles on l’a souvent associée dans les programmes iconographiques médiévaux. Très populaire, le culte de sainte Barbe fleurit surtout à la fin du Moyen Âge, suscitant de nombreux chefs-d’œuvre tant picturaux que sculptés, en particulier dans les Flandres et en Bourgogne. Car la jeune vierge (dont les attributs sont la palme et la tour à trois fenêtres pour la Sainte Trinité), devait être invoquée pour conjurer incendies et foudre : aussi deviendra-t-elle plus tard la patronne des mineurs, des artificiers et, bien sûr, des pompiers…

L’influence d’Antoine Le Moiturier

Acquise par une famille de Semur-enAuxois vers 1880, dans laquelle elle demeura jusqu’à aujourd’hui, «la statue de sainte Barbe s’inscrit dans un corpus de très belles réalisations de la statuaire bourguignonne de la fin du XVe siècle», s’enthousiasme l’experte Élodie Jeannest de Gyvès. De fait, l’œuvre affiche le réalisme emblématique de cette école perceptible dans le traitement du visage de la jeune fille, au grand front dégagé et à l’expression pensive. Autre particularité révélatrice : la représentation de luxueux vêtements à la mode du temps, comme le surcot à bandes d’orfroi et le manteau aux plis arrondis, ou encore la haute toque orfévrée. Un faisceau de caractéristiques stylistiques qui la rapprochent aussi d’autres saintes Barbe bourguignonnes contemporaines. Parmi elles se détachent la statue conservée dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Vic-sous-Thil (Côte-d’Or), une autre de ses semblables exposée au Louvre (n° inv. RFR 9), ou encore une troisième au musée Rolin d’Autun (n° inv. M.L.1299 ), celle-ci étant attribuée à Antoine Le Moiturier. Ce « tailleur d’images » né à Avignon en 1425, et où il travailla longtemps, s’installe à Dijon en 1465 pour achever les magnifiques tombeaux du duc de Bourgogne Jean sans Peur et de son épouse, Marguerite de Bavière. À l’examen, les yeux en amande, le petit menton pointu ou la bouche boudeuse de notre sainte Barbe témoignent d’une influence indiscutable de ce très grand sculpteur… Une qualité qui devrait bientôt la rendre plus désirable encore sous le feu des enchères.

A SAVOIR : Samedi 31 janvier, Semur-en-Auxois. Daguerre OVV. Cabinet Lacroix – Jeannest.

École bourguignonne, fin du XVe siècle. Sainte Barbe, fort relief en pierre calcaire, h. 98 cm (détail). Estimation : 12 000/15 000 €

22 janvier 2026