Un miracle de marbre par Félicie de Fauveau
Gazette Drouot n° 35
Vendredi 9 octobre 2026
Parfait exemple de l’art de la sculptrice romantique, cette Sainte Élisabeth se pare d’un pedigree prestigieux, car issue de la collection d’une esthète très avisée : la duchesse de Berry. PAR PHILIPPE DUFOUR
Lors de l’inventaire récent d’une demeure malouine est réapparue la figure en marbre blanc de Sainte Élisabeth de Hongrie, une pièce dont on avait perdu la trace depuis les années 1860… Et ce, pour le plus grand bonheur des adeptes de son autrice, Félicie de Fauveau, considérée – à l’instar de Marie d’Orléans – comme l’une des grandes sculptrices françaises de l’époque romantique. Avec cette pièce parfaitement « troubadour », l’artiste met en scène un célèbre miracle accompli par Élisabeth (1207- 1231), épouse du landgrave Louis IV de Thuringe : la transformation des pains en roses. Cette souveraine charitable portait en secret du pain aux pauvres d’Eisenach ; elle rencontra un jour son mari, qui lui demanda ce qu’elle cachait sous son manteau : quand elle l’ouvrit, il n’en tomba que des roses. De cet épisode édifiant, Félicie de Fauveau a préféré ne représenter que l’épilogue et la sainte, comme animée d’un élan mystique, debout sur un rocher déjà jonché de fleurs… Une fois de plus, l’artiste choisit d’exprimer sa foi profonde à travers la représentation d’une figure féminine courageuse. Parmi ce corpus de bienheureuses qui lui est très personnel, on citera la Sainte Geneviève (1841) en marbre du Wadsworth Atheneum Museum of Art (Hartford, Connecticut) et une Sainte Réparate (vers 1855), terre cuite polychrome entrée au Louvre en 2018.
Nobles amitiés
Félicie de Fauveau elle-même aura mené une existence de femme indépendante, exceptionnelle en son temps, s’affichant à la fois royaliste, catholique, célibataire et féministe ! En 1832, la sculptrice, déjà remarquée au Salon de 1827 pour son relief Christine, reine de Suède, s’engage aux côtés de la duchesse de Berry pour renverser Louis-Philippe. Farouchement légitimiste, elle organisera aussi des soulèvements en Vendée avec Félicie de Duras, comtesse de La Rochejaquelein. En 1834, notre « amazone de la sculpture » – suivant le qualificatif poétique que lui attribuait sa première rétrospective, tenue en 2013 à l’Historial de la Vendée puis au musée d’Orsay – doit s’exiler à Florence. Son grand atelier voit alors défiler toute la haute société européenne de passage dans l’ancienne cité des Médicis, et en particulier sa fidèle amie la duchesse de Berry, dont la demi-sœur Marie- Antoinette de Bourbon-Siciles n’est autre que la grande-duchesse de Toscane. C’est là qu’en avril 1845 l’altesse royale remarque la Sainte Élisabeth, que Fauveau a terminée depuis peu, alors que la commanditaire de l’œuvre, l’Anglaise Mrs Trotter, vient de décéder. La duchesse tombe sous le charme de la pièce et, après l’avoir acquise, la fait installer dans sa demeure vénitienne, le palais Vendramin Calergi. Par une curieuse coïncidence, une autre grande dame, l’impératrice de Russie Alexandra Feodorovna, commanda à la même époque une seconde version de la sculpture, plus haute (85 cm), aujourd’hui au palais de Peterhof, près de Saint- Petersbourg… Quant aux trésors du palais Vendramin, après la disparition de leur détentrice, ils furent envoyés à Paris, où Me Pillet les dispersa à Drouot du 8 au 13 mai 1865. Sous le n° 6, Sainte Élisabeth y était présentée au public une dernière fois, avant sa longue éclipse.
A savoir Dimanche 18 octobre, Saint-Georges-lès-Baillargeaux. Artesia. Cabinet Lacroix-Jeannest.
