Ecole vénitienne, entourage d'Antonio Rizzo (1430-1499)

Vierge à l’Enfant

Autour de 1500
Relief en marbre blanc
Cadre en bois doré avec décors en sgraffiti d’époque Renaissance, agrandi avec des éléments rapportés postérieurs
Bon état général de conservation, traces de dorures, pouce droit de la Vierge lacunaire, petite restauration ancienne à gauche de la tête de la Vierge et quelques petits éclats sur les arêtes.

Dimensions hors cadre : 52,5 x 36,8 cm et avec cadre 98 x 62 cm

Ancienne collection Achille Fontaine

Estimation : 150.000 - 200.000 €

Prix au marteau :

Littérature en rapport :-A. Markham Schulz, Antonio Rizzo. Sculptor and architect, Princeton University Press, 1983;
-C. Damianaki-Romano, "Zuan Zorzi Lascaris called Pyrgoteles : a Greek sculptor in Renaissance Veneto",in Θησαυρίσματα (Thesaurismata), Vol.28, 1998, pp. 93-127;
-D. Cooper, Depth of Field : the place of relief in the time of Donatello, an exhibition, Henry Moore Institute, 2004 ;
-A. Bacchi, « Riflessioni e novità su Pirgotele », in Nuovi Studi, IX-X, 2004-2005, n° 11, p. 105-116 ;
- dir. A. Bacchi et L. Giacomelli, Andrea Riccio e il suo tempo, Rinascimento e passione per l’antico, catalogue de l’exposition tenue à Trente, Castello del Buonconsiglio, Museo Diocesano Tridentino du 5 juillet - 2 novembre 2008, Trente, Provincia Autonoma di Trento, 2008, n° 120, p. 518-519 ;
-A. Augusti, « The sculptor in his cultural Milieu », in Tullio Lombardo and Venetian High Renaissance Sculpture, sous dir. A. Luchs, catalogue of exhibition held from July 4 until October 31, National Gallery of Art of Washigton, 2009, pp.41-53 ;
-A. Markham Schulz, The sculpture of Tullio Lombardo, Vistas series, Harvey Miller publishers, 2014 Fig. 41 ;
-L. Partridge, Art of Renaissance Venice 1400-1600, Oakland, Calif. : University of California Press, 2015.

Ce relief en marbre blanc figurant une Vierge à l’Enfant est un précieux témoignage de la sculpture vénitienne de la fin du XVème siècle. Les têtes de Marie et du Christ sont tournées vers la droite, leur regard plongeant vers le fidèle, leurs corps se faisant face dans une position complexe qui crée un point de fuite dans le pli du coude gauche de l’Enfant. Jésus est traité en bas-relief, enveloppé dans les plissés du manteau de sa mère. Cette douce mandorle vestimentaire contraste avec la taille des visages creusés profondément. Le traitement très géométrique des mains, des pieds et du séant du Christ est accentué par le parfait parallélisme des deux jambes de l’Enfant [1]. Jésus, dont la tunique semble se tendre sur la hanche au niveau d’un petit bouton, présente les plis au cou, aux chevilles et aux poignets de l’enfant bien nourri. De sa main aux doigts effilés la Vierge semble pourtant ne soutenir aucun poids. Evanescente et mélancolique, la Mère de Dieu à la silhouette longiligne anticipe déjà le drame de la Passion. Ces jeux d’opposition, soulignés par l’antagonisme entre les surfaces polis des visages et des mains et les nombreux plis des drapés, offrent un mélange de douceur et de force qui anime habilement la scène.

Ce relief est l’œuvre d’un artiste qui maîtrise les innovations techniques apportées par Donatello (1386 – 1466) : la taille du marbre en oblique et les étagements du relief en plusieurs plans. Cette œuvre témoigne ainsi de l’assimilation et de la transformation de la Renaissance à Venise[2]. A partir du milieu du XVème siècle de nombreux sculpteurs venus d’ailleurs s’installent dans la cité des Doges et on retrouve dans notre relief ce goût et ce style typiquement vénitiens forgés par cette génération d’artistes.

Cette Vierge à l’Enfant est à rapprocher d’une œuvre passée en vente en 2014 chez Sotheby’s à Londres (lot 49, 3 décembre 2014[3])  attribuée au sculpteur et architecte Antonio Rizzo, célébré pour son travail en tant que « protomaestro » au Palazzo ducale (1484-1498) et, notamment, pour son exécution de la Scala dei Giganti[4](1485). Un certain nombre d’indices stylistiques incite à penser que notre relief a été sculpté par un artiste proche de ce sculpteur natif de Vérone : on y retrouve des éléments de son canon féminin visibles dans ses très réputées figures sculptées d’Eve (Arco Foscari du Cortile au Palazzo Ducale), de la Prudence  et de la Charité (Monument funéraire du Doge Niccolo Tron, église S. Maria dei Frari) ou encore de la Vierge à l’Enfant de l’autel Saint-Clément dans la basilique San Marco[5] . Les morphotypes sont similaires : un même grand cou surmonté d’une tête longiligne au front bombé et un long nez mince prolongé par des arcades sourcilières dessinant des arcs à mince crête bien au-dessus des yeux. Les yeux ont des pupilles sèches comme celles de la Charité, ainsi qu’une bordure inférieure bien ourlée et des cernes marqués. Le visage est animé par une bouche menue à l’expression contractée et par la naissance d’un double-menton. Les mèches de cheveux du Christ s’apparentent à celles qui ornent délicatement la tempe de la Prudence. Le manteau tombe en larges bandes sur le bras libre de la Vierge comme dans l’œuvre de la basilique San Marco. Une autre œuvre de Rizzo représentant un ange tenant un bouclier (Metropolitan Museum of New York, ca 1470, dimensions : 57 × 44 × 35 cm, Inv. L.2015.55), laisse apparaître le même raffinement dans l’opposition des parties traitées en haut-relief et celles plus dessinées[6].

Considéré de son vivant comme « le meilleur sculpteur de son temps », Antonio Rizzo tombe pourtant rapidement dans l’oubli : Giorgio Vasari (1511-1574) attribue ses œuvres à Andrea Riccio (1470-1532) et Jacopo Sansovino (1486-1570) le confond avec Antonio Bregno (1400 – 1458)[7]. La difficulté d’attribuer une œuvre à un artiste de Venise à cette période est récurrente tant les sources documentaires sont lacunaires et contradictoires. Bien que l’influence d’Antonio Rizzo y soit majoritairement visible, il est impossible à l’heure actuelle d’être catégorique quant à l’attribution de notre bas-relief. Ainsi, parmi les quatre reliefs représentant une Vierge à l’Enfant données à Antonio Rizzo par la spécialiste de l’artiste, Madame Markham Schulz en 1983, celui conservé dans la collection des Princes de Liechtenstein a, depuis, été réattribué à Giovanni Giorgio Lascaris, généralement appelé Pyrgoteles [8].

Cet artiste probablement né à la fin des années 1450 et issu d’une célèbre famille de Constantinople aurait travaillé tant à Venise qu’à Padoue et Vérone[9]. Considéré comme « excellentissimo scultor »[10], l’artiste connait une grande réputation tout au long de sa carrière. Les critiques associent toujours son travail à celui des Lombardi – dont la tête de file, Pietro Lombardo fut l’un des plus féroces concurrents de Rizzo [11]. La comparaison entre notre œuvre et la Vierge à l’Enfant de la collection des princes de Liechtenstein met au jour de grandes similitudes dans le traitement des drapés, l’aspect potelé de l’Enfant et la sophistication du passage entre les bas et hauts reliefs (fig.5)[12]. Les deux œuvres se rejoignent dans l’habilité avec laquelle l’auteur utilise les techniques de trompe-l’œil pour faire vivre la scène. Les différents éléments stylistiques et techniques, notamment celui de la coupe nette et précise des profils, les traits faciaux bien délimités et les contours abrupts sont également visibles dans les œuvres en relief de Pietro Lombardo (1435 – 1515)[13].

Indéniablement, notre artiste appartient à ce cercle de grands sculpteurs humanistes qui modifient considérablement la vie artistique de Venise autour de 1500 en intégrant les innovations tant architecturales que picturales dans leurs œuvres. La composition générale et l’atmosphère intime rendue, entre autres, par la place centrale du jeu des mains concrétisent les innovations insufflées par les plus grands peintres de l’époque, et notamment Giovanni Bellini (1425-1516)[14] .

 

Concernant la Collection d’Achille Fontaine , voir : http://daguerre.fr/sale/collection-achille-fontaine-1836-1912/

 

Notes de bas de page:

[1] On retrouve ce parallélisme des jambes dans la Vierge à l’Enfant donnée à la manière de Pietro Lombardo et conservée au Szépművészeti Múzeum de Budapest, n°inv.1107.

[2] Adriana Augusti, « The sculptor in his cultural Milieu », in Tullio Lombardo and Venetian High Renaissance Sculpture, pp. 41-53.

[3] http://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2014/old-master-sculpture-works-art-l14233/lot.49.html

[4] A. Markham Schulz, Antonio Rizzo. Sculptor and architect, Princeton University Press, 1983. Nous remercions l’auteur de ses conseils avisés.

[5] A. Markham Schulz, op. cit., fig.46 à 51 , 64, 76 à 85, 87 à 93.

[6] http://www.metmuseum.org/art/collection/search/692581

[7] Markham Schulz, op.cit., pp. 16-17

[8] Haut-relief de l’autel Saint Clément dans la basilique Saint Marc, un rondel précédemment conservé dans une collection privée à Amsterdam, une œuvre placée au-dessus de la porte dans le palais des doges et une conservé dans la collection des Princes du Liechtenstein (inv.-Nr. SK87), Markham Schulz, op. cit., fig.10 et 22, 29, 160, 161.

[9] Bacchi, Andrea, « Riflessioni e novità su Pirgotele », Nuovi Studi, IX-X, 2004-2005, n° 11, p. 105-116.

[10] Lettre de Placido Foschi en 1532 adressée au secrétaire du duc de Ferrare, in Chrysa Damianaki-Romano, « Zuan Zorzi Lascaris called Pyrgoteles : a Greek sculptor in Renaissance Veneto », in  Θησαυρίσματα (Thesaurismata), Vol.28, 1998, p.95.

[11] A. Markham Schulz, The sculpture of Tullio Lombardo, Vistas series, Harvey Miller publishers, 2014, fig. 41.

[12]http://www.liechtensteincollections.at/de/pages/artbase_main.asp?module=browse&action=m_work&lang=de&sid=87564&oid=W-147200412195342098

[13] La Vierge à l’Enfant de la Galleria G. Franchetti alla Ca’ présente aussi cette même technique, un morphotype féminin général assez proche et un positionnement des mains et des pieds des protagonistes inhabituels et savamment travaillé.

[14]  Par exemple la Vierge à la Poire, Pinacoteca dell’ Academia Carrara, Bergame, ou la Vierge à l’Enfant entre deux saintes, Gallerie dell’Accademia, Venise.

10 novembre 2017 DAGUERRE- PARIS Hôtel Drouot - salle 5 et 6
Voir le diaporama